Laureline Mattiussi

Laureline Mattiussi

LAURELINE

Laureline Mattiussi est une autrice de bande dessinée née à Nancy en 1978.
Arrivée dans le paysage de la bande dessinée avec L’Île au poulailler(Glénat/Treize Étrange, prix Artemisia 2010), une histoire de piraterie entre hommage au genre, fable sans réelle morale et réappropriation ironique, servie par les couleurs d’Isabelle Merlet.
Elle réalise ensuite La Lionne (Glénat/Treize Étrange) sur un scénario de Sol Hess, un récit onirique et violent, bercé par des vers de Catulle, avec pour toile de fond les eaux fangeuses de la Rome Antique rongée par la peste.

Avec Je viens de m’échapper du ciel (Casterman), une adaptation de nouvelles noires de Carlos Salem, elle livre son goût pour un dessin en noir et blanc, tout en ombres et en lumière. Son dernier livre, Cocteau, l’enfant terribleest sorti en septembre 2020 aux éditions Casterman.

Laureline Mattiussi collabore depuis une dizaine d’années avec de nombreux musiciens, comédiens et auteurs pour des spectacles dessinés. En 2020 et 2021, elle a exposé une quarantaine d’œuvres dans la collection permanente du musée de la musique de la Philharmonie de Paris.

 

Lire aussi l’article de Voix d’auteur sur Laureline Mattiussi

 

Bibliographie sélective :

  • Cocteau, l’enfant terrible, Casterman, 2020.
  • Je viens de m’échapper du ciel, Casterman, collection Écritures, 2016.
  • La Lionne, livre 1 (Pedicabo ego vos et irrumabo) et livre 2 (Odi, amor et excrucior). Scénario de Sol Hess, couleurs d’Isabelle Merlet. Treize Etrange/Glénat, 2012 et 2013.
  • LÎle au poulailler, tome 1 et 2. Couleurs d’Isabelle Merlet. Treize Etrange/Glénat, 2009 et 2010. Prix Artemisia 2010, sélection officielle du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême 2010.
  • Petites hontes enfantines, La Boite à Bulles, 2006.

 


http://laurelinemattiussi.blogspot.fr/

Laureline Mattiussi

Laureline Mattiussi

Laureline Mattiussi est une autrice de bande dessinée née à Nancy en 1978.
Arrivée dans le paysage de la bande dessinée avec L’Île au poulailler (Glénat/Treize Étrange, prix Artemisia 2010), une histoire de piraterie entre hommage au genre, fable sans réelle morale et réappropriation ironique, servie par les couleurs d’Isabelle Merlet.
Elle réalise ensuite La Lionne (Glénat/Treize Étrange) sur un scénario de Sol Hess, un récit onirique et violent, bercé par des vers de Catulle, avec pour toile de fond les eaux fangeuses de la Rome Antique rongée par la peste.

Avec Je viens de m’échapper du ciel (Casterman), une adaptation de nouvelles noires de Carlos Salem, elle livre son goût pour un dessin en noir et blanc, tout en ombres et en lumière. Son dernier livre, Cocteau, l’enfant terrible est sorti en septembre 2020 aux éditions Casterman.

Laureline Mattiussi collabore depuis une dizaine d’années avec de nombreux musiciens, comédiens et auteurs pour des spectacles dessinés. En 2020 et 2021, elle a exposé une quarantaine d’œuvres dans la collection permanente du musée de la musique de la Philharmonie de Paris.

 

Lire aussi l’article de Voix d’auteur sur Laureline Mattiussi
crédits photos : Lou Lbr

Bibliographie sélective :

  • Cocteau, l’enfant terrible, Casterman, 2020.
  • Je viens de m’échapper du ciel, Casterman, collection Écritures, 2016.
  • La Lionne, livre 1 (Pedicabo ego vos et irrumabo) et livre 2 (Odi, amor et excrucior). Scénario de Sol Hess, couleurs d’Isabelle Merlet. Treize Etrange/Glénat, 2012 et 2013.
  • LÎle au poulailler, tome 1 et 2. Couleurs d’Isabelle Merlet. Treize Etrange/Glénat, 2009 et 2010. Prix Artemisia 2010, sélection officielle du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême 2010.
  • Petites hontes enfantines, La Boite à Bulles, 2006.

Dedans — Dehors : de la vidéo à l’écriture

Expérimentation entamée durant la pandémie, cette nouvelle approche par la vidéo de l’écriture littéraire fait désormais partie du travail de Lucie Braud, auteur et scénariste du collectif.
« Alors que les sorties étaient limitées et beaucoup de projets annulés, je me suis replongé autrement dans l’écriture d’un projet entamé puis mis de côté. J’ai dû reprendre le fil et replonger dans les ambiances que j’avais photographiées lors de mes marches sur le sentier côtier, sur l’île de Groix, sur les rives du Rhône, en forêt ou dans les rues de Bordeaux. Des paysages, à des instants différents de la journée. À l’aube, au crépuscule, la nuit, le jour, par temps clair, par temps gris, jours de pluie voire de tempête. Des ombres et des lumières.
C’est dehors qu’une grande partie de l’écriture commence. Elle se poursuit dedans. Dans des instants du quotidien, le matin au réveil et le soir au coucher, chambre et salle de bain. Le corps mis en scène cherche et devient celui du personnage. Puis à la table, l’écriture d’un premier jet. Je suis à nouveau dehors. Les aller-retour sont incessants. Corps dehors, esprit dedans. Corps dedans, esprit dehors.
Je fouille dans cette bibliothèque d’images, je trie, je classe, je sélectionne. Je choisis la musique que j’écoute lorsque je m’attèle à cette tâche. Un morceau en boucle, toujours le même, au casque pour ne rien perdre du grain de la voix, pour déceler les détails de sa composition. La musique influe forcément sur le choix de mes images. C’est un état d’esprit, une épaisseur. Je m’interromps quand cela est nécessaire, et je note des idées de scènes, des phrases piochées ici ou là, parfois simplement un mot. Parce qu’il vient et que je le trouve beau.
Pour reprendre le fil de ce récit interrompu, je teste une autre narration en mettant bout à bout les photos choisies. Une écriture par l’image, un déroulé sans chronologie, des fragments, des couleurs, des moments du dehors et des moments du dedans. Chez moi, l’écriture n’a pas vraiment de schéma, elle s’invente et s’organise différemment à chaque fois. Le temps n’existe plus vraiment, nuit/jour, il se déroule, c’est tout. Dehors et dedans. »

Dedans – Dehors .mp4 from un autre monde on Vimeo.

VOIR LES AUTRES ACTUALITÉS

Mundus : à l’origine de nos imaginaires

Laurent Queyssi, caméléon aux mille talents, spécialiste des œuvres de Dick et d’Alan Moore, critique, traducteur, auteur, scénariste… et membre du collectif Un Autre Monde, publie en cette rentrée chez 404 comics, une aventure fleurant bon avec le multivers et la pop culture. À cette occasion, il répond à trois questions éclair :

Mundus c’est quoi ?

C’est une bande dessinée que j’ai écrite, dessinée par Oriol Roig, et qui raconte l’histoire d’un trio d’adolescents qui, dans les années 90, se retrouvent embarqués dans des univers parallèles qui sont, découvrent-ils, des univers de fiction. Après être tombé dans le monde d’un roman de SF (adapté en film) qu’ils connaissent, ils se retrouvent dans celui d’un jeu de rôle situé dans un Londres alternatif de 1888. S’ensuivent des problèmes, des aventures, des questionnements et, je l’espère, chez le lecteur, la sensation de se retrouver plongé – presque au sens propre – dans des fictions.

Quels sont tes autres projets de création du moment ?

Je viens de sortir un roman noir, La Nuit était chez elle, situé dans le même cadre que mon précédent, Correspondant Local. Je travaille actuellement, avec un camarade, sur un roman pour la jeunesse qui évoque l’ambiance pulp des années 1920 et sur un roman de science-fiction dont l’idée se rapproche un peu des thématiques d’auteurs que j’affectionne comme Philip K. Dick ou J.G. Ballard.

La dernière lecture qui t’a marqué ?

C’est sans doute le Nuits appalaches de Chris Offut dont j’avais déjà grandement apprécié les précédents et notamment My father, the pornographer : a memoir qui racontait ses souvenirs d’Andrew J. Offut, son père, un forçat de l’Underwood qui écrivait à la chaîne des romans populaires dans tous les genres, dont la pornographie. Celui-ci est un roman noir à l’américaine : grande dépression, Kentucky, bourbon, loyauté et vengeance. De la bonne…

VOIR LES AUTRES ACTUALITÉS

Un nouveau site !

Un nouveau site !

nouveau-site-un-autre-monde-gironde

En 2023, Un Autre Monde souffle ces dix ans et vous prépare de nombreuses surprises afin de célébrer ensemble l’événement.

 

Pour commencer, l’association s’offre un site Internet entièrement revu.
Nouvelle identité visuelle et nouvelle plateforme
, avec un contenu riche, repensé et exclusif. En plus de pouvoir y suivre nos actualités, consulter nos offres de spectacles, découvrir nos applications d’écriture numérique ou les projets d’éducation artistique et culturelle portés par les auteurs et artistes de notre collectif, vous pourrez y trouver aussi des études de fond, des entretiens avec des professionnels ou des critiques d’ouvrage. Cette base d’articles s’enrichira peu à peu au fil des mois afin de bâtir un site ressource à destination des auteurs et médiateurs du livre en territoire.

Beaucoup d’autres contenus suivront également et nous reparlerons très vite !

Bienvenue de nouveau dans notre monde !

 

VOIR LES AUTRES ACTUALITÉS

Aimer, boire et chanter

Aimer, boire et chanter

© Isabelle Merlet

Isabelle Merlet, les yeux de la couleur

Isabelle Merlet est l’une des coloristes les plus talentueuses du monde de la bande dessinée. Après 20 ans d’expérience, elle a réalisé les couleurs des dessins de Blutch créés pour le dernier film d’Alain Resnais Aimer boire et chanter. Une expérience unique et différente, haute en difficultés, qui amène la coloriste à repousser ses limites.

Isabelle Merlet ne s’est pas lancée dans le dessin, par complexe, explique-t-elle. Devenir artiste lui semblait un objectif inatteignable. Au début de ses études d’arts appliqués, elle découvre que la couleur lui offre cependant un bel espace de liberté. En 1990, elle aide son ami Jean-Denis Pendanx sur les couleurs de son premier album1. Elle est vite sollicitée par des éditeurs et des auteurs. Apprenant sur le tas, novice, elle apaise son égo, travaille sans idées préconçues. La confiance qu’elle met dans son intuition lui permet de suivre de nombreuses directions. Mais la monotonie des demandes éditoriales finit par la lasser. En 2000, elle fait une pause pour travailler la sculpture. Sept ans plus tard, son compagnon, l’auteur coloriste Jean-Jacques Rouger lui fait renouer avec la couleur. Il la forme à l’outil informatique. Devant les possibilités infinies que lui offre l’ordinateur, elle s’amuse, se passionne, cherche. Elle s’y met à fond, finit par presque s’écœurer jusqu’à ce que le projet de Blutch arrive jusqu’à elle.

Été 2012

Thomas Ragon (éditeur chez Dargaud) propose à Isabelle de faire des essais couleur pour le prochain album de Blutch2. Elle connaît le travail de l’auteur, mais rien de lui. Lui laissera-t-il l’autonomie dont elle a besoin ? Quelle expérience a-t-il de la couleur lui qui travaille en noir et blanc ? C’est un mélange de crainte et d’excitation qui la pousse à accepter. À réception des premières pages, elle ne veut aucune indication. Blutch veut travailler ainsi, parfait !

Elle envoie ses premières propositions et demande un avis direct et franc, sans égo. Ils sont sur la même longueur d’onde et faits pour travailler ensemble.

De la bande dessinée au cinéma : une histoire de couleurs

Blutch va travailler sur le film d’Alain Resnais. Il souhaite Isabelle à ses côtés. Alain Resnais veut la rencontrer. Rendez-vous est pris. Le réalisateur évoque son projet, ce qu’il attend des dessins qui seront insérés dans le film. La discussion file et digresse loin du sujet. À l’issue de la rencontre, Isabelle constate qu’ils ont très peu parlé de ce qu’on attend d’elle. Blutch lui confirme la nécessité de la rencontre : il a besoin de voir comment tu comprends les choses. Alain Resnais pense le film, mais aime à découvrir la réalité des autres métiers nécessaires à sa fabrication. Tout le monde se met à son service pour rendre au plus juste son idée. La difficulté, c’est que le réalisateur communique sa vision de façon parcellaire, illustre ses idées par des images, des références, des souvenirs … Jamais de directives, chacun doit trouver sa place.

Ainsi, comment dessiner les quatre maisons de l’histoire ? Alain Resnais les a en tête, mais ne les décrit  pas précisément. Blutch réussit tout de même à aboutir un dessin pour les premiers tests de couleur. Alain Resnais a une envie de mise en couleur « cartoonish », comme dans les comics américains dont il est grand lecteur, mais les dessins de Blutch ne s’y prêtent pas. Isabelle Merlet fait des essais, Alain aime les accords de couleurs très primaires, mais Isabelle considère que ça ne marchera pas pour différencier les saisons, et tout le monde le convainc d’abandonner son idée. Pour proposer la mise en couleur qui convient au dessin de Blutch, Isabelle utilise une technique qu’elle a mis en place pour la dernière bande dessinée de l’auteur : passer le trait en violet. Le trait noir associé à la couleur – sur un dessin expressionniste comme celui de Blutch – provoque une surcharge et un déséquilibre de l’image. Le dessin perd de sa force singulière. Le trait violet permet d’adoucir l’image sans trahir le travail du dessinateur.

Le processus d’élaboration des dessins se fait juste avant le montage et le travail d’Isabelle intervient au moment de la postproduction. L’impératif est clair : donner à voir l’évolution des journées et des saisons tout au long du film (printemps, début de soirée, plus tard dans la soirée, matin d’été, etc.). 37 mises en couleurs sont à réaliser à partir des quatre dessins de Blutch.

Cela demande des nuances subtiles pour différencier une image de soirée d’une autre image  plus tardive dans la nuit. Le travail se fait en lien avec le monteur du film, Hervé Deluz. Trois semaines de préparation avant le tournage (les essais), puis trois semaines pour l’élaboration des couleurs. Hervé Deluz fait des zooms sur les dessins, les monte et les soumet au regard d’Alain Resnais. Cela permet de voir si les images s’intègrent dans les séquences filmées, si les contrastes sont bons ; il faut trouver des codes permettant aux spectateurs de comprendre les changements de saisons, voir ce qui fonctionne ou pas. Beaucoup d’images initialement prévues ne sont pas montées pour des questions de rythme.

Pour le film, l’image dessinée est informative, c’est une sorte de carte postale. En bande dessinée, la liberté est plus importante : un ciel vert ou violet sera possible en plein été parce que le récit est ouvert à l’interprétation ; la couleur devient un prolongement narratif. Dans le film, l’insert d’images imaginé par Resnais, ne permet pas (pour ce projet spécifique en tout cas) de s’écarter de la convention, les codes doivent êtres efficaces, l’été doit être immédiatement identifié comme tel, ce qu’Isabelle ne fait jamais sur une bande dessinée.

« Pour le film, je ne cherchais pas à être originale, mais à répondre à une demande, en me faisant plaisir certes, mais en ne perdant pas de vue ma mission : servir la vision d’un artiste et faire passer une information. En bande dessinée, je suis très libre, et je cherche à faire de nouvelles expériences. La couleur peut donner au récit ce que la musique apportera au cinéma. C’est un travail extrêmement exigeant que les éditeurs ne mettent absolument pas en lumière. »

La couleur n’est pas toujours indispensable, certains dessins s’en passent très bien. « Qu’est-ce que la couleur doit amener ? Si c’est du coloriage, elle enlèvera de la force ou de l’élégance au dessin, ce qui est problématique. Mais elle est trop souvent pensée en terme commercial et cet écueil est récurrent. La couleur est une vibration qui doit servir le récit. Si l’on pouvait bannir les effets, travailler le fond et moins la forme ! La vraie réussite, c’est lorsque le travail ne se voit pas ; que l’osmose avec le dessin est totale. »

En bande dessinée, l’important est d’accompagner la narration, tout en créant une harmonie globale et cohérente sur l’ensemble du livre. Sur un film, celui d’Alain Resnais en l’occurrence, l’enjeu était de travailler la couleur en tenant compte de la rapidité d’apparition de l’image à l’écran, c’est un autre travail, un autre rapport au temps, une efficacité différente.

Aujourd’hui, Isabelle Merlet arrive à la croisée des chemins. L’expérience vécue sur Aimer boire et chanter lui a permis d’explorer sa maîtrise de la couleur. Revenir au dessin est un désir, un défi. Elle ouvre un blog sur la contrainte du portrait, qu’elle envisage comme un laboratoire où elle prend le risque de rendre public son travail pour passer une autre étape où la couleur portera son trait, servira sa créativité et sa liberté.

 

1 Diavolo le solennel, éd. Zenda, par Doug Headline (scénario), Jean-Denis Pendanx (dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), 1991.

2 Lune l’envers, Dargaud, 2014.

 

RETROUVEZ L’ARTICLE SUR PROLOGUE.FR, LA REVUE EN LIGNE D’ALCA NOUVELLE AQUITAINE

Image et science-fiction

Image et science-fiction

Image et science-fiction : entre contestation politique et conservatisme geek

Laurent Queyssi – Photo : Ludovic Lamarque

Arrive-t-il vraiment – comme certains médias le prétendent depuis l’accession de Donald Trump et ses « faits alternatifs » à la Maison-Blanche – qu’une œuvre de fiction (1984, présentement) rattrape la réalité ?

Il existe en effet depuis l’invention de la science-fiction toute une littérature de l’imaginaire – qualifiée selon les modes de dystopique, uchronique, ou spéculative – qui interroge notre futur politique, voire au prime abord l’invente. De plus, Georges Orwell, mais aussi Phillip K. Dick, William Gibson et de nombreux autres ont tous dans leur écriture un lien très fort à l’image — si fort d’ailleurs que Hollywood ne s’y est pas trompé et pille désormais sans vergogne leur œuvre afin de confectionner des succès au box-office. L’occasion d’un numéro d’Éclairages sur l’image politique était donc trop belle pour manquer de s’interroger sur le pouvoir et l’influence de cette littérature bien souvent mal considérée. C’est ainsi Laurent Queyssi — auteur, traducteur et éminent spécialiste de la culture pop — qui passe à la question… et au détecteur Voight-Kampff1.

D’où vient l’impression que tout un courant de fiction spéculative entretient un fort lien avec l’image ?

Laurent Queyssi : Peut-être simplement parce qu’elle est vraiment, par essence, une littérature de la mise en images — avant même de parler de son éventuel lien au cinéma. On peut par exemple penser à la première phrase2 du Neuromancien de William Gibson qui en est l’un des plus beaux exemples, et qui expose aussi au passage les complexités à affronter pour un traducteur. Ce lien fort est sans doute une conséquence des sujets abordés. La science-fiction brasse des idées complexes qu’elle est, je pense, obligée d’imager pour les rendre sans trop de circonvolutions. Il advient alors, quand le sujet est politique, des images forcément frappantes. « Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement », lit-on chez Orwell et on ne l’oublie pas en général. Mais en vérité, je ne suis pas non plus certain que la science-fiction est forcément plus politiquement engagée que d’autres littératures. Le polar par exemple peut être très militant, revendicatif. Simplement la littérature d’anticipation, en travaillant la matière qui est la sienne, c’est-à-dire en intensifiant des lignes de fractures existantes, en projetant, en grossissant les traits, se retrouve forcément à exacerber certains fantasmes.

Autrement dit, des livres comme 1984 n’ont en vérité aucun pouvoir visionnaire ?

L.Q. : Disons surtout que ce n’était pas l’intention d’Orwell. Orwell, comme bien souvent n’importe quel auteur de science-fiction, parle avant tout du présent. Lorsqu’il écrit 1984, qui sort après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il utilise un procédé pour évoquer sans ambages son époque contemporaine, celle de la constitution de larges régimes totalitaires. L’incompréhension ne réside pas dans l’intention d’Orwell, mais dans la réception de son œuvre. Les gens glosent aujourd’hui en disant qu’il avait raison, qu’il avait vu ce qu’il adviendrait de nos sociétés. Mais Orwell en vérité avait raison dès le début, il avait posé grâce à sa sensibilité un œil averti non pas sur la société du XXIe siècle commençant, mais sur la guerre froide qui débutait au moment où il fait paraître son œuvre.

Pourquoi alors cette littérature de prospective politique revient-elle actuellement sur le devant de la scène ?

L.Q. : Je ne pense pas qu’elle revienne sur le devant de la scène, loin de là. Je pense que cette histoire autour de 1984 et de Donald Trump n’est pas représentative de ce qui se passe actuellement en science-fiction. Orwell, c’est un peu le marronnier qui cache la forêt. La science-fiction obéit à des cycles. Après des années où la fantasy a dévoré tous les champs de la littérature de l’imaginaire, la science-fiction se refait doucement une place ces dernières années, mais plus autour des thématiques de l’évasion, du space opera. Un peu comme il y a une vingtaine d’années. Je crois que de toute façon, écrire un bon livre politique de SF, en sortant des clichés comme on en voit souvent — par exemple l’empire galactique comme transposition d’un empire américain totalitaire — n’est pas chose aisée. Ce n’est pas un territoire où domine l’originalité. Tout le monde n’est pas Ursula le Guin qui, dans Les Dépossédés, se livre à une exploration passionnante de ce que peut être une société anarchiste à l’échelle d’une planète.

La vraie avancée de cette littérature de science-fiction ces dernières années est surtout qu’elle n’est plus cantonnée aux collections de genre. Des auteurs classiques, comme J.G. Ballard par exemple, sont désormais publiés dans des collections générales. Et des écrivains qui ne sont pas des scientifiques de formation ou des gens ayant grandi dans cette littérature s’emparent de ses thèmes, de ses codes : Cormac Mc Carthy, Philip Roth, David Mitchell, Jonathan Lethem etc.

Cette appropriation de la science-fiction par le grand public est-elle justement passée par son adaptation de masse en images, que ce soit au cinéma ou en séries télé ?

L.Q. : Non, je ne crois pas. Je crois que ce mouvement a toujours existé. Il y a eu certes Blade runner, mais avant cela, il y a eu également La Planète des singes ou Soleil vert, et encore avant les séries à la radio. Ce qui peut paraître avoir changé aujourd’hui, c’est que les gens au pouvoir — dans les studios de cinéma, les chaînes de télévision, voire les maisons d’édition — ont été abreuvés de science-fiction et connaissent leur sujet. Mais il ne faut pourtant pas s’y tromper. La culture de ces gens-là — que les médias appellent culture geek — n’a pas grand-chose à voir avec la science-fiction contestataire, avec Les Aventures de Jerry Cornelius écrites dans les années soixante-dix par Michael Moorcock ou les livres de Ian Watson. La culture geek est une culture fondamentalement conservatrice. C’est une culture « doudou ». Face à un monde dur, imprévisible, c’est une culture qui offre au public un univers rassurant, celui de leur enfance répété à l’infini. Ainsi, quand George Lucas avait voulu avec sa première trilogie faire une œuvre politique sur comment s’éteint la démocratie — on peut bien évidemment discuter longuement du succès de son entreprise — J.J. Abrams offre un simple best of de Star Wars.

1 Dispositif imaginaire, utilisé dans le roman de science-fiction de Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, et son adaptation au cinéma par Ridley Scott, Blade Runner.
 2 “The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel.”

RETROUVEZ L’ARTICLE SUR PROLOGUE.FR, LA REVUE EN LIGNE D’ALCA NOUVELLE AQUITAINE

Traverser la nuit

Traverser la nuit

© Payot & Rivages

 

Hervé Le Corre est considéré comme l’un des maîtres du roman noir français. L’écrivain bordelais publie tout d’abord dans la collection Série noire chez Gallimard, puis principalement dans la collection Rivages/Noir dirigée durant de nombreuses années par François Guérif. Traverser la nuit est son dernier roman.

« On est au mois de mars et depuis des jours le crachin fait tout reluire d’éclats malsains, de lueurs embourbées. »

Bordeaux. L’ambiance de la ville annonce les drames qui s’y jouent. À une station de tramway, près de la cité des Aubiers, un homme est endormi par terre sous un banc. Son tee-shirt est maculé de sang. Embarqué par la police pour être interrogé, l’homme muet se jette par la fenêtre du commissariat pour s’écraser sur le sol.

« L’affaire aurait pu se résoudre simplement s’il n’y avait pas eu ces autres cadavres de femmes tuées de la même façon, à coups de couteau, avec acharnement. »

Appelé sur la scène d’un quadruple homicide, le capitaine Jourdan constate l’horreur de trop : une mère et ses trois enfants tués à coups de fusil par le père. Quelque chose s’est nécrosé, Jourdan ne veut plus comprendre ce qui mène les hommes vers leur chute. La tristesse cède la place à la colère et le silence s’impose plus que les mots. Cela fait longtemps qu’il en est ainsi alors Jourdan regarde sa vie s’écrouler lentement, sa femme et sa fille lui tourner le dos. Il s’affaisse et abdique devant la longue et lourde liste de reproches qu’elles lui adressent. Il s’enfonce dans son gouffre de silence et de colère, happé par sa vie de flic et les horreurs qui l’accompagnent. Les corps des enfants morts le hantent. Il pense à sa fille dont il ne connaît presque plus rien. Et sa vie de flic le rattrape sans cesse : une jeune femme poignardée a été retrouvée dans un squat. Son sang est le même que celui du tee-shirt de l’homme des Aubiers. L’affaire aurait pu se résoudre simplement s’il n’y avait pas eu ces autres cadavres de femmes tuées de la même façon, à coups de couteau, avec acharnement. Quel est le lien entre cet homme et ces femmes aux vies régies par la drogue et la prostitution ? Alors que Jourdan enquête, l’assassin se fond dans la masse des anonymes. Un homme perdu, torturé, rattrapé par son histoire sordide, l’inceste de sa mère qui a fait naître en lui une haine pour les femmes. Tant pis pour celles qui croiseront son chemin.

La ville que les touristes affectionnent tant dévoile des coulisses bien sombres. Jourdan tente de traverser la nuit, il se dit qu’un jour viendra, qu’il laissera alors ce merdier derrière lui, qu’il quittera tout, qu’il disparaîtra. Il en est là lorsqu’il rencontre Louise.

Louise a trente ans, elle est mère célibataire d’un petit garçon. Louise fait des ménages chez des petits vieux et Louise vit dans la terreur, battue puis harcelée par son ancien compagnon. Elle a bien tenté de fuir l’enfer et ses cauchemars, mais il faut croire que sa vie est sans horizon. Jourdan et Louise se croisent dans leurs nuits respectives. Cette rencontre arrive comme une lueur d’espoir timide et vacillante. Ils s’y raccrochent comme on se raccroche à des promesses d’une vie possible quand l’aube se lève.

« Il y a dans les coulisses de la ville aux pierres chaudes, quelque chose qui se joue loin des regards, dans les recoins des squats miteux, dans les camions garés sur le bord des routes en périphérie de la ville, dans ces appartements que la peur rend muets. »

Hervé Le Corre plonge le lecteur dans le brouillard qui enveloppe ses personnages. Nous marchons à leur côté, nous apprenons à les connaître au fil du temps, laissant nos yeux s’habituer à l’obscurité. Nous entrons à tâtons, nous avançons pas à pas pour éviter les obstacles qu’elle dissimule, nous écoutons ce que nous ne pouvons voir. Nous sommes dans un état cotonneux, assommés par tant de misère et de désespoir, par la haine et la souffrance qui poussent à tuer, mais nous continuons à croire que ces vies n’aboutissent pas toutes à des impasses. Le paysage est brouillé, notre vision altérée et nos os gelés. L’odeur du fleuve boueux imprègne le tissu de nos vêtements et s’incruste dans les profondeurs de notre âme. Folie et violence sont l’apanage de ces destins qui se croisent et s’entremêlent effroyablement. Il y a dans les coulisses de la ville aux pierres chaudes, quelque chose qui se joue loin des regards, dans les recoins des squats miteux, dans les camions garés sur le bord des routes en périphérie de la ville, dans ces appartements que la peur rend muets. Nous nous accrochons à cette lueur fragile qui s’est allumée dans les yeux de Jourdan et Louise, parce que c’est la seule chose qui nous reste, en espérant que le vent noir ne souffle pas trop fort.

Il y a dans l’écriture de Hervé Le Corre, une délicatesse qui nous embarque avec douceur vers la noirceur du monde. Sa langue est simple, sans fioritures. Elle observe, constate, évoque sans discours. Elle nous guide vers le bout du tunnel, pour traverser la nuit où, parfois, les hommes se déguisent en monstres.

Traverser la nuit, de Hervé Le Corre
Rivages/Noir, éditions Payot & Rivages

janvier 2021
300 pages
20,90 euros
ISBN : 978-2-7436-5173-2

 

La Route de Suwon

La Route de Suwon

Élie Treese fait partie de ces écrivains discrets qui n’ont pas besoin de grand-chose pour faire roman, juste l’amorce d’un fil duquel dérouler des phrases ciselées et toute une histoire. Peut-être parce que, comme Antonin Artaud qu’il cite dans son quatrième roman, La Route de Suwon, sorti ce printemps aux éditions Rivages sous la direction d’Émilie Colombani, il sait que « toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée sont des cochons. »1

Alors, autant ne rien préciser justement. Autant rester dans le doute, le flou et les hypothèses à jamais invérifiables, au risque de ne pas être plus avancé à la fin, de seulement fumer cigarette sur cigarette durant toute une nuit, boire verre sur verre en s’arrachant les cheveux et regarder la lumière du petit matin se lever sur le monde, sans savoir si ce sont là les premiers feux d’une apocalypse au sens premier du terme, c’est-à-dire cette révélation tant recherchée.

C’est en tout cas la situation dans laquelle Élie Treese met son narrateur en le confrontant dans les premières pages à une simple question, inspiré si l’on en croit l’auteur d’une anecdote familiale2 : qu’est-ce qui a bien pu pousser son grand-père à quitter sa Bretagne, un beau matin de 1950, pour partir faire la guerre en Corée, annonçant sans ambages « qu’il s’était engagé comme volontaire pour une durée de trois ans, et qu’il était sur le point de rejoindre un bataillon de mille hommes afin de défendre, sous l’égide de l’ONU, les valeurs du monde libre » ?

Rien ne paraît en effet l’expliquer, le justifier, même soixante-dix ans plus tard, alors que Guy Mallon n’est plus qu’une silhouette habillée de blanc sur une photo jaunie prise quelque part sur la route de Suwon en 1951. L’homme avait, il faut le dire, tout pour lui. Issu d’un milieu bourgeois auquel rien ne manque, ingénieur en chef dans une entreprise florissante, héros de la Résistance, heureux père de quatre enfants et aussi et surtout mari sincèrement amoureux de sa femme, Yvonne, qu’il abandonne pourtant à son sort, d’abord trois longues années pour repousser les armées de Kim-Il-Sung, et aussitôt après pour courir l’Indochine où il trouvera finalement la mort sous les balles ennemies.

Alors qu’est-ce qui cloche chez Guy Mallon ? Quels péché originel ou force souterraine le poussent à laisser sa vie en plan du jour au lendemain ?

Pour tenter de le découvrir, le narrateur fait appel, au crépuscule d’un dîner dont on ne saura jamais rien, ni les raisons de sa tenue ni l’identité des convives, à un procédé métaphorique dont, Romain, personnage lui aussi mystérieux, silhouette à peine esquissée à l’exception de son pull troué, de ses chaussures ravagées déjà portées « à l’époque mythique de [leur] adolescence » et de sa soif inextinguible, est le témoin, au même titre que le lecteur lui-même dont il est probablement le miroir. Procédant par analogie avec les cercles de l’Enfer de la Divine comédie de Dante, Élie Treese dresse chapitre après chapitre une cartographie de l’âme de ce grand-père jamais connu. Il égrène ses possibles motivations au départ, chacune représentée par une pièce de monnaie de valeur croissante qui vient bâtir une structure précaire érigée parmi les verres sales et les reliefs de repas.

On voit alors passer différents motifs dans cette recherche, évidemment vaine, de vérité. Certains sont plus évidents, comme le poids des convictions ou l’argent qui aurait soudain manqué, ou encore tout simplement l’ennui d’un homme abîmé par les horreurs de 39-45, un homme pour qui « … la guerre était [sa] seconde nature, une nature extraordinaire, qui [lui] permettait d’approcher cette idée d’une nécessité, d’une évidence de [sa] présence au monde. » D’autres explications sont, elles, plus complexes. Comme le rôle d’une amitié trouble, du destin, et puis forcément de l’amour, celui sans faille qu’il porte à sa femme, « … parce qu’on est convaincu que rien ne peut nous séparer, que le lien qui nous unit est inaltérable, intangible, qu’il peut résister à la violence et à l’usure, qu’il peut, comme les alliages les plus fous, persister sous sa forme première au milieu du chaos et des températures extrêmes. »

Bien sûr, le dernier cercle de ce chemin — qu’on ne peut révéler ici sans déflorer l’intrigue —vient donner une explication probable à la fuite de cet homme, mais force est de constater que Élie Treese, comme autrefois Kafka creusait pour nous dans son journal la fosse de Babel, élève avec maestria devant nos yeux une tour troublante des enfers personnels. Ceux de Guy Mallon, cet homme parti un jour sur la route de Suwon, mais aussi forcément, et c’est là n’en doutons pas l’objet, de nous tous.

La Route de Suwon, d’Élie Treese
Éditions Rivages

Avril 2022
136 pages
15 euros
ISBN : 978-2-7436-5574-7

© éditions Rivages

Pablo

Pablo

 

Pablo est un album jeunesse écrit et illustré par Rascal, publié pour la première fois en 2019 à L’École des loisirs, dans la collection « Petit loulou ». Il paraît aujourd’hui dans une version adaptée pour les personnes déficientes visuelles grâce à Mes Mains en or, une maison d’édition de Limoges spécialisée dans ces adaptations.

Pablo vit dans un œuf, il y passe sa dernière nuit. Au lever du jour, Pablo prend des forces car le temps est venu pour lui de sortir de sa coquille. Comme il a un petit peu peur, il commence à percer deux petits trous pour voir à quoi ressemble le monde du dehors. Puis il en perce deux autres encore, pour entendre les bruits. Puis il en perce un cinquième pour sentir les parfums. Après avoir vu, entendu et senti le monde du dehors, Pablo a envie de s’y balader alors il perce deux trous pour ses pattes. Maintenant, Pablo a envie de voler, alors il perce deux nouveaux trous pour ses ailes. Pablo s’envole, il n’a plus peur, il est temps pour lui de se débarrasser de sa coquille mais il en garde un petit bout, pour les jours où il en aurait besoin.

Rascal est un auteur-illustrateur originaire de Belgique. Il fait partie des auteurs importants de la littérature jeunesse contemporaine francophone. Rascal a exercé plusieurs métiers avant de se tourner vers la littérature jeunesse et de s’y consacrer entièrement. Bien qu’il signe certains albums seul, il écrit le plus souvent pour d’autres artistes tels que Stéphane Girel, Régis Lejonc, Édith, Peter Elliott ou Mario Ramos. L’ensemble de son œuvre a été récompensé par le Grand Prix triennal de la littérature de jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2009-2012. Rascal n’écrit pas pour dire ou raconter, il écrit pour transmettre une émotion, il écrit des histoires d’enfance. Alors, nous y trouvons de la tendresse, de la poésie, parfois un soupçon de cruauté. Sa langue est exigeante, juste et simple, sans simplisme car, pour Rascal, s’adresser à des enfants ne signifie pas qu’il faille appauvrir la langue, bien au contraire.

Pablo ne fait pas exception. De ce récit évoquant la « naissance » de Pablo, Rascal propose une histoire dont la force est basée sur la simplicité du propos et où la complexité se joue dans les interprétations que chacun peut en faire. La découverte du monde par Pablo se fait par étapes et par les sens. Il s’agit de sa propre façon de découvrir le monde avec ce qu’il a en sa possession. En cela, Pablo est un livre universel. Mais s’extraire de sa « coquille » nécessite une capacité à se faire confiance et à faire confiance à ce monde et aux promesses qu’il nous fait. Alors, la peur que ressent Pablo avant de sortir de l’œuf est légitime. Alors, que Pablo garde un morceau de sa coquille « au cas où » est légitime. Car malgré la confiance et les promesses, nous ne sommes jamais à l’abri des intempéries. L’idée qui prédomine dans cet album est bien que la peur de l’inconnu se surmonte. Prendre des risques, c’est se donner la possibilité de découvrir la beauté du monde. Alors Pablo peut tenter l’aventure d’autant que Rascal le rassure : il y aura toujours un morceau de coquille pour le protéger. Pablo sait d’où il vient.

« Le livre ainsi mis en forme permet une expérience de lecture partagée, que ce soit entre enfants ou entre enfants et adultes. »

L’adaptation de Pablo pour des lecteurs déficients visuels respecte la version originale, bien qu’elle ait nécessité un travail sur la mise en forme. Fondée en 2010 à Limoges, l’association Mes Mains en or a fait de sa spécialité l’édition de livres tactiles afin de rendre l’album illustré et les livres jeunesse accessibles aux enfants déficients visuels, quelles que soient les spécificités de leur déficience. Caroline Chabaud est à l’origine de ce projet éditorial qui défend la qualité artistique des œuvres. Ainsi, les livres sont pensés : ils sont composés d’éléments manipulables, d’un texte en braille et d’un texte en gros caractères qui, tout comme les images contrastées, permettent de stimuler les restes visuels des malvoyants. La reliure en spirale permet de mettre le livre à plat afin de libérer les mains pour faciliter la lecture et explorer les images tactiles. Le livre ainsi mis en forme permet une expérience de lecture partagée, que ce soit entre enfants ou entre enfants et adultes.

L’adaptation de Pablo a bénéficié de cette réflexion sur la conception. Ainsi certains éléments des illustrations en relief, le choix des matières, le texte en gros caractère et sa traduction en braille permettront à de nouveaux lecteurs de découvrir ou redécouvrir cette œuvre si touchante de Rascal : la promesse de beaux moments de lecture partagée.

 

Pablo
Texte et illustration de Rascal
Conception des images tactiles : Astrid Biret et Laurine Bergeon
Collection Tactibraille
Éditions Les Mains en or

Pablo de Rascal, collection « Petit loulou », L’École des loisirs, 2019


RETROUVEZ L’ARTICLE SUR PROLOGUE.FR, LA REVUE EN LIGNE D’ALCA NOUVELLE AQUITAINE

Le livre jeunesse : un objet politique

Le livre jeunesse : un objet politique

 

Depuis 1998, Thierry Magnier trace le sillon d’une littérature jeunesse exigeante dans un paysage éditorial français de plus en plus frileux, où les grandes maisons ont tendance à se retrancher derrière l’achat de licences étrangères. Souvent en première ligne pour défendre une littérature que certains voudraient moralisatrice et pédagogique, il continue de défendre avec passion sa vision du métier d’éditeur jeunesse et partage les raisons de ses choix.

D’après vous, pourquoi ces derniers temps la radicalisation du discours politique et sociétal s’exprime-t-elle notamment contre la littérature jeunesse ?

Thierry Magnier : Sûrement parce que les politiques actuels estiment les enfants sacrés. Et parce qu’ils ont peur. Pour eux, les enfants doivent entrer dans un moule, suivre une moralité et surtout être obéissants, dociles. Parce qu’ils sont le peuple à venir et que, un peuple qui réfléchit, cela dérange. Le phénomène n’est pas non plus nouveau. Pour moi en tout cas, tout a commencé il y a une vingtaine d’années, dès les premières publications de la maison, notamment avec un livre de Christophe Honoré sur l’homoparentalité1. Déjà à cette époque, il y avait eu quelques remous. Mais rien à voir il est vrai avec le cirque qui s’est déchaîné autour de Tous à poil2. On a eu l’impression que tout à coup un livre jeunesse, qui pose simplement un regard décomplexé et humoristique sur la nudité, était pris en otage pour tenter de mettre le feu au pays. Un livre que personne n’avait lu à l’époque, car j’avais dû en vendre à peine 700 exemplaires en 3 ans…

Je n’ai alors pas compris, et je ne comprends toujours pas la raison de tout ce raffut. La nudité, le corps, ou même la sexualité m’ont toujours paru des sujets éminemment importants, des sujets à aborder en littérature jeunesse afin de permettre aux enfants de se construire. J’ai toujours traité ces sujets. Certains prétendent, de façon pernicieuse, que c’est mon fonds de commerce — comme lors de la récente mésentente avec la direction des affaires scolaires de Paris autour du Dictionnaire fou du corps de Kathy Couperie —, mais je trouve cela grossier et surtout inepte. Il me semble important que ces livres pour la jeunesse existent, et dangereux que certains imaginent les interdire. Pourquoi alors ne pas interdire également la parution du Larousse illustré et ses planches d’anatomie, ou la visite de la chapelle Sixtine ?

Christian Bruel, fondateur des éditions Le sourire qui mord, publiaient déjà des albums jeunesse anticonformistes, notamment sur la question du genre. Comment se fait-il que, quarante ans plus tard, on en soit toujours au même point d’incompréhension ?

T.M. : Je me pose régulièrement cette question, et je ne trouve pas de réponse simple. Sinon qu’une poignée de gens, ayant le pouvoir et l’argent, ont décidé de construire un monde à leur image. Un monde policé et normatif. J’ai par exemple ressorti il y a deux ans l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon3, l’un des premiers ouvrages parus au Sourire qui mord. J’ai alors demandé à Christian Bruel d’imaginer comment il traiterait la même question aujourd’hui, et cela a donné naissance à D’ici-là, une utopie positive sur le genre illustrée par Kathy Couperie. Eh bien malgré tous nos efforts pour communiquer autour de l’ouvrage, malgré la renommée des auteurs ou encore une actualité en phase, personne n’a parlé de ce livre, certes un peu exigeant graphiquement, mais réellement splendide. C’est à n’y rien comprendre.

N’êtes-vous pas dérangé que votre travail — celui d’un éditeur exigeant qui publie dans l’intention d’éveiller ses lecteurs — soit aujourd’hui vu avant tout par certains comme un acte militant ?

T.M. : Cela m’énerve, évidemment. On me prend souvent pour un éditeur qui fait des bons coups ou qui aime se faire remarquer. Alors que ma politique éditoriale n’a jamais changé. J’ai toujours travaillé pour offrir les meilleurs livres possible aux enfants. Parce que j’ai le sentiment qu’un enfant est un être humain à part entière, parce qu’il est intelligent et qu’on peut lui parler de toutes les choses qui l’entourent.

En vérité, la méfiance vient de plus en plus des parents eux-mêmes, de l’importance démesurée qu’ils accordent à l’éducation de leurs enfants. Ils veulent les protéger de tout. Les gamins n’ont plus le droit d’avaler du lactose, du gluten… alors feuilleter un livre sur le corps, je ne vous en parle même pas. Je me souviens ainsi d’une discussion avec une documentaliste qui avait pris la parole lors d’une journée de formation avec des bibliothécaires où j’intervenais. Elle avait avoué ne plus commander pour son CDI les livres de ma maison d’édition. Elle suivait et appréciait nos parutions depuis des années mais, à un an de la retraite, elle se disait fatiguée de devoir affronter les représentants de parents d’élèves ou sa hiérarchie dès qu’elle proposait l’un de nos ouvrages à la lecture. C’est somme toute ahurissant. Je ne sais pas où va le métier d’éditeur. Un éditeur, c’est avant tout quelqu’un qui prend des risques. Contrairement à certains de mes confrères, je me moque au fond de ce que veulent lire les enfants ou les adolescents. Je veux être force de proposition, les mener vers d’autres rivages.

Quels sont les sujets, traités par la littérature jeunesse d’aujourd’hui, qui vous semblent clairement politiques ?

T.M. : Tous les sujets sont politiques lorsqu’ils sont traités avec talent. Un bon livre est forcément politique. S’il existe, s’il n’est pas un ventre mou, il prend forcément position, quelle que soit la question traitée. Un livre est un objet politique, comme aurait probablement pu le dire Marguerite Duras. Et sinon la politique, en jeunesse, c’est peut-être au final de parler d’un sujet qui ne semble pas au prime abord destiné aux enfants. Après, les incompréhensions et les tensions qui en découlent viennent du regard détestable posé sur le livre de jeunesse. Son manque de reconnaissance et l’incapacité patente à le faire accepter comme une littérature. Ne devrait-on pas ainsi surtout se rappeler que nous formons les lecteurs de demain, nous les préparons aussi à aller vers des livres complexes, exigeants et stimulants pour la pensée. Franchement : peut-on imaginer réaliser cette tâche immense en ne proposant que des histoires fades et normées ?

Est-ce que, quelque part, nous n’infantilisons pas les enfants ?

T.M. : Très probablement. Je pense par exemple à Marguerite Duras, dont toute l’œuvre réserve une place cruciale à l’enfance. Duras n’a jamais pris les enfants pour des imbéciles. Son unique album jeunesse, Ah Ernesto !4, le montre de façon flagrante. J’ai vu en me rendant à l’IMEC5 les piles de manuscrits par lesquels elle est passée pour écrire ce livre, ce petit conte comme elle l’appelait. Je suis un fan de Duras et je suis très heureux d’avoir pu republier ce livre. Cette histoire d’un gamin qui ne veut plus aller à l’école parce qu’on lui y apprend des choses qu’il ne sait pas, c’est pour le coup un vrai livre politique pour la jeunesse. Prenez par exemple la scène où le maître d’école montre un papillon épinglé dans boîte vitrée et demande ce que c’est. Ernesto répond alors : « c’est un crime ». Magnifique, n’est-ce pas ?

1 Je ne suis pas une fille à papa, C. Honoré, Thierry Magnier, 1998
2 Tous à poil, Claire Franek et Marc Daniau, éditions du Rouergue, 2011
3 Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, Christian Bruel et Anne Bozellec, Le sourire qui mord, 1980
4 Ah ! Ernesto a été publié chez Harlin Quist/Ruy-Vidal en 1971. L’ouvrage est réédité en 2013 aux éditions Thierry Magnier (illustrations : Kathy Couperie), accompagné d’un album intitulé Ah ! Marguerite Duras, qui retrace l’aventure éditoriale de ce conte
5 Institut Mémoires de l’édition contemporaine.

LIRE L’ARTICLE SUR PROLOGUE.FR, LA REVUE EN LIGNE D’ALCA NOUVELLE AQUITAINE

Romuald Giulivo
ses articles
Des « Portraits rêvés pour voir la longueur des titres

Des « Portraits rêvés pour voir la longueur des titres

Portraits rêvés est une application conçue par Un Autre Monde explorant l’univers de plusieurs auteurs néo-aquitains du livre à travers des biographies inventées à partir de l’un de leurs ouvrages. Une initiative de création littéraire et numérique, soutenue par la Région Nouvelle-Aquitaine et la Drac Nouvelle-Aquitaine, présentée le 27 septembre dernier lors de la 3e Fête au Chalet Mauriac.

S’il « ne faut pas confondre Robinson et Defoe, Marcel et Proust », comme l’écrit Michel Butor dans Essai sur le roman, « ceux-là même sont toutefois une fiction. […] Ils sont tout autant le représentant de l’auteur, sa persona ». Il est vrai que la question : « Qui sont les écrivains, assis à leur table, en train d’écrire ? » hante la littérature depuis toujours. Dans Les Mandarins, Simone de Beauvoir ajoute, elle, « on dit volontiers que les écrivains ne sont pas des personnages romanesques : pourtant les aventures de la pensée sont aussi réelles que les autres et elles mettent en jeu l’individu tout entier : pourquoi ne tenterait-on pas de les raconter ? » C’est, d’une certaine manière, ce que deux écrivains, membres fondateurs de l’association Un Autre Monde, Lucie Braud et Romuald Giulivo, tentent d’approcher dans Portraits rêvés, un projet littéraire conçu sur une application pour mobiles et tablettes, présenté en avant-première lors de la 3e édition de la Fête au Chalet Mauriac, aux scolaires, aux enseignants et à des acteurs culturels régionaux.

Au Cercle ouvrier de Saint-Symphorien où nous est présenté Portraits rêvés, sur un grand écran, Romuald Giulivo commence : « L’idée est venue d’une expérience d’auteur. J’écris souvent sur des personnages qui se demandent s’ils existent vraiment, s’ils sont vraiment en vie. Pour moi, un auteur ça n’existe pas. Quand j’écris et qu’après je me relis, je me demande où j’étais, moi, quand l’auteur que je suis était en train d’écrire ? Je n’ai pas l’impression d’être l’écrivain qui écrit mes livres ; je ne sais pas qui est le mec qui écrit mes livres. Il n’est pas loin, je le fréquente de temps en temps mais il m’est assez inconnu finalement. S’ajoute à cela le fait que nos expériences de lecteur nous amènent parfois à nous demander quelle est la part autobiographique et la part de fiction dans ce qu’un auteur a écrit. Certains en jouent d’ailleurs et notamment Brett Easton Ellis dans Lunar Park par exemple, qui fictionnalise sa vie et sa personne. J’ai eu envie de prendre ces deux idées à rebours, d’en inverser le processus, en partant du postulat que les auteurs n’existent pas, qu’ils sont des fictions. Ça m’a donné envie d’inventer des portraits d’auteurs. Lucie Braud était partante et on a décidé d’en faire un travail de lecture à voix haute, associé à des photographies. »

« Notre public c’est le lecteur et, de préférence, le jeune lecteur, aussi on souhaitait que ce projet soit une autre façon de nourrir une appétence à la lecture. »

Prenant la suite, Lucie Braud nous explique comment le projet a véritablement démarré en 2017 : « Comme on est tous les deux très attachés à la notion de territoire, puisqu’on est des auteurs de la géographie, des lieux, on a pris le parti de choisir des auteurs de Nouvelle-Aquitaine, de lire un seul de leurs livres et d’imaginer leur vie à partir de ça. On a sélectionné 12 auteurs* en équilibrant nos choix pour que ce soit des auteurs issus des trois anciens territoires, autant urbains que ruraux, avec un rapport paritaire entre hommes et femmes et, pour qu’il y ait une pluridisciplinarité représentative, on a choisi des champs littéraires différents, du roman jeunesse au roman adulte, de la bande dessinée à l’illustration, de la philosophie à la poésie. Ce mélange des styles et des genres c’est aussi pour que chaque lecteur puisse trouver une porte d’entrée. Notre public c’est le lecteur et, de préférence, le jeune lecteur, aussi on souhaitait que ce projet soit une autre façon de nourrir une appétence à la lecture. On s’est ensuite réparti les textes équitablement et on a écrit des microfictions qu’on a vite fixées à 3000 signes, pour que la lecture à voix haute soit de 3 minutes maximum, soit à peu près le temps d’une chanson. »

Sur l’écran, en face de nous, vient d’être lancé une première lecture à voix haute, une fiction écrite autour L’enfant qui de Jeanne Benameur (Actes sud, 2017). La voix enveloppante de Romuald démarre : « Tu es Jeanne Benameur. Oui toi. Tu le sais très bien, ne fais pas l’innocent. Tu es Jeanne Benameur car toi aussi ta mère a disparu ou disparaîtra un jour. Tu le sais bien. C’est inévitable. Désolée de cette mauvaise nouvelle mais c’est ainsi. Jeanne Benameur, toi, moi, nous et tous les autres, on finit forcément orphelin un jour. […] Tu es Jeanne Benameur et même s’il n’y a plus désormais de vraie couleur, de souffle ou de raison, tu es vivant et parfois tu y crois et tu te laisses traverser par une poussée de joie. Tu ne sais pas d’où elle vient mais tu te laisses porter. Tu avances, tu serres les dents, tu t’offres des sourires et des encouragements, tu dévores tout, repas, projets, expériences… […] Tu dévores, tu te gaves et puis tu oublies. Tu oublies que tu es seul et à jamais de travers… ».

Lucie reprend : « Nous sommes tous les deux auteurs et nous avons fondé ensemble en 2013 l’association Un Autre Monde, un collectif d’auteurs et d’artistes. Les processus de création sont souvent assez solitaires, aussi on avait envie de travailler ensemble, à plusieurs. La ligne éditoriale est simple : les projets portés par les artistes sont toujours issus d’une œuvre littéraire qui va générer un travail pluridisciplinaire. On part du livre (quel que soit son champ littéraire) pour créer des spectacles ou des lectures qui vont croiser d’autres champs artistiques comme le dessin, la musique, la vidéo… La mise en voix étant ce vers quoi on tend le plus. Et cette façon d’appréhender nos créations nous a enrichis et continue de nous apprendre d’autres façons de voir, de lire et d’interpréter ».

« Un outil pédagogique pour les bibliothécaires, les documentalistes et les enseignants. »

Et Romuald ajoute : « Ça casse nos automatismes et mécanismes de fabrication et renouvelle nos pratiques, ce qui rend la vie beaucoup plus intéressante. Depuis le début, on veut défendre la lecture et le livre à travers la lecture à voix haute parce que c’est une autre façon de trouver un chemin vers le livre pour, surtout, réinventer du plaisir. Lire à voix haute, c’est vivre la lecture, les mots, c’est se rapprocher du ressenti. C’est aussi dans cette optique qu’on a voulu associer, à ces portraits imaginaires d’écrivains réels, des photos d’eux, toutes aussi imaginaires. On a confié la commande à Olga David, une jeune photographe qui a créé trois portraits photographiques issus de son interprétation puisqu’elle n’a eu accès qu’aux microfictions qu’on a écrites sur les 12 auteurs ».

Pour l’application, qu’ils ont fait développer par les Ateliers In8, ils ont souhaité qu’elle soit très épurée afin qu’aucune animation ne perturbe l’attention portée aux textes, à la voix et aux photographies. Lucie et Romuald ont l’habitude de travailler en atelier d’écriture avec des scolaires, aussi leur souhait serait que cette application – qui a été financée par la Drac, la Région Nouvelle-Aquitaine et soutenue par ALCA -, puisse être un outil pédagogique pour les bibliothécaires, les documentalistes et les enseignants puisque ce travail d’écriture numérique pour mobiles et tablettes a été conçu pour les scolaires, les lycéens notamment. L’application, installée sur tablettes peut, par exemple, permettre de présenter une sélection d’auteurs régionaux à découvrir autrement ou d’imaginer des actions d’éducation artistique avec un processus de création similaire, à savoir : inventer des portraits d’écrivains, réels ou… imaginaires. Pour minimiser les coûts, le principe peut être reproduit sur une simple page web. L’idée, bien entendu, c’est de soutenir un accès à l’écrit, à la lecture et de travailler également l’image, par le biais de photos ou de vidéos. Un programme complet en somme et qui va se poursuivre puisqu’une deuxième saison de Portraits rêvés est en gestation.

*Gilles Abier, La Piscine était vide, Actes Sud, 2014. Sandrine Beau, Traquées, Alice éditions, 2017. Jeanne Benameur, L’Enfant qui, Actes Sud, 2017. Mehdi Belhaj Kacem, Vita Nova, Dante (traduction), Gallimard, 2007. Lucie Braud, L’Everest, à paraître. Claude Chambard, « Le Jour où je suis mort », in Des Trains à travers la plaine, Atelier In8, 2011. Frédérique Clémençon, L’Hiver dans la bouche, Flammarion, 2016. Yann Fastier, Savoir-Vivre, Atelier du Poisson soluble, 2000. Romuald Giulivo, L’Île d’elle(s), à paraître. Marin Ledun, Salut à toi, ô mon frère, Gallimard, 2018. Julie M., Naturellement, 5 tomes, Belloloco, 2014-2018. Elie Treese, Les Anges à part, Rivages, 2014.

luci braud giulivio romuald

RETROUVEZ L’ARTICLE SUR PROLOGUE.FR, LA REVUE EN LIGNE D’ALCA NOUVELLE AQUITAINE

Nouvelles Voix d’auteurs

Nouvelles Voix d’auteurs

Depuis le début de la pandémie, Un Autre Monde mène en collaboration avec l’agence ALCA une grande enquête sur les nouveaux enjeux de l’économie des auteurs du livre et de l’audiovisuel. Ce troisième volet s’intéresse aux auteurs émergents.

Retrouver sur Prologue, le media en ligne de l’agence ALCA, les deux premiers volets :

Nouvelles Voix d’auteurs : la place des aides à l’écriture dans l’économie des auteurs

Nouvelles Voix d’auteurs : aides à l’écriture et temps de travail des auteurs

Claude Chambard

Claude Chambard

Les livres occupent chaque recoin de la maison, entassés, rangés. La bibliothèque est un palais. Nous sommes attablés dans la salle à manger. Le café est chaud. Je sais déjà que je ne pourrai pas tout raconter de cet amour des livres qui rend cet homme si vivant, son regard si brillant et son rire si clair. Claude Chambard est un insatiable lecteur. Un lecteur veilleur et généreux.

Propos recueillis par Lucie Braud

 

Vous souvenez-vous du premier livre que vous avez eu entre les mains ?

Claude Chambard : Je m’en souviens et je l’ai toujours. Tout ce qui était à moi a pourtant disparu lorsque ma grand-mère a vendu la maison de famille. Par un extraordinaire hasard, ce livre a survécu et je l’ai retrouvé après sa mort. C’est ma marraine qui me l’avait acheté à la Noël 1954 qui précéda mon entrée au cours préparatoire : Histoire de Monsieur Colibri (Gründ, écrit par Marcelle Guastala et imagée par Suzanne Jung, 1947). Monsieur Colibri est marié, il a des enfants et un petit chien. Un jour, il tombe et se casse la tête. On appelle le docteur Guéritou qui essaie de coller les morceaux de sa tête, mais ça ne tient pas. Le docteur apporte alors une tête en sucre. Hélas, monsieur Colibri retombe et se casse encore la tête. On  remplace par une tête en bois, mais ses filles, sa femme et le chien se plaignent parce que les échardes piquent. Après bien des changements inadéquats, le docteur à l’idée d’une tête en chocolat. Dès lors, il faut changer la tête du bon père de famille tous les jours parce que sa femme et sa fille la lui mangent tous les soirs. J’adorais l’idée d’un père prêt à se faire manger la tête par sa famille, parce que, un père, je n’en avais pour ainsi dire pas. C’est plus que le premier livre que j’ai eu entre les mains, c’est le livre dans lequel j’ai appris à lire, par reconnaissance instantanée des mots que je suivais lorsque ma marraine me lisait le livre et que je reconnaissais seul à l’œil et que j’avais l’histoire en mémoire.

Comment sont arrivés les livres dans votre vie et quelles conséquences ont-ils eues ?

Claude Chambard : Ma pourvoyeuse de livres, c’était cette marraine qui était maîtresse d’école à Paris. L’apprentissage de la lecture et de l’écriture a été décisif dans ma vie. Au fond, peut-être que je n’ai jamais rien lu d’autre que cette Histoire de Monsieur Colibri. J’ai appris à vivre dans les livres. Le monde qu’ils me décrivaient, était un monde auquel je n’avais pas accès dans la vie normale. Je vivais dans un village de l’Yonne, avec mes grands-parents très âgés et les quatre premières années, je ne fréquentais quasiment personne de mon âge, à part les deux petites filles de la ferme d’à côté et ma très jeune cousine qui venait deux ou trois fois par an. Jusqu’à mes neuf ans, je ne voyais d’enfants qu’à l’école. J’avais beaucoup de temps pour lire. Les livres changeaient, ils grossissaient, ils devenaient plus importants. Ma marraine me fournissait toujours, et mon grand-père aussi. Chaque fois que nous allions à la ville, nous passions dans une librairie où j’achetais ce que je voulais. Dans le village, il y avait aussi monsieur David qui possédait une grande bibliothèque. Il m’a fait lire, entre dix et douze ans, certains Balzac – Le Père Goriot me faisait tellement pleurer –, Sans familled’Hector Malot (évidemment je me prenais pour le petit Rémi), Jules Verne et Alexandre Dumas, mais aussi Jacques le Fataliste, Émile ou Les Souffrances du jeune Werther qui n’étaient pas vraiment pour mon âge. À dix ans, je m’étais retrouvé seul avec mon grand-père et ce furent les plus belles années de mon enfance et de mon adolescence. Avec lui, j’avais le droit de fréquenter les enfants du village, de courir les champs et les bois. Néanmoins, j’avais pris le goût de la lecture et j’adorais rentrer chez moi et me jeter sur mon lit avec un livre. Ce qui m’intéressait dans la lecture, c’était l’idée de découvrir des mondes que je ne connaîtrai jamais, de ne plus être dans un réel plus ou moins agréable et somme toute un peu banal. C’était un peu rude la vie qu’on menait à la campagne, sans aucun confort. Le grand événement fut, lorsque je rentrais au lycée, ma rencontre avec Magdi Senadji – qui allait devenir un immense photographe et qui est mort bien trop tôt –, mon ami définitif qui va me montrer tant et tant de nouveaux univers.

Enfant, comment la lecture vous amène-t-elle à l’écriture ?

Claude Chambard : Enfant, j’aimais, comme je viens de le dire, beaucoup être seul pour lire, mais aussi pour écrire. Dès que j’ai su écrire au CP, je suis devenu l’unique rédacteur d’un journal constitué d’une feuille à grands carreaux pliée en quatre. Je dessinais les images. Le texte était très court. Il y avait une histoire à suivre dans le numéro suivant. Mes copains et copines se passaient l’unique exemplaire. Puis j’ai écrit des pièces de théâtre pour mes marionnettes, parce dans le grenier au dessus de sa forge, mon grand-père m’avait fabriqué un théâtre de marionnettes avec rideaux coulissants et toutes sortes de décors. Quand j’avais fini une pièce, j’invitais les copains et ils assistaient à ma représentation. J’en ai écrit un sacré paquet. Donc très tôt, j’ai été un auteur dramatique, ça m’a passé. Quand on achète des marionnettes dans le commerce, il y a des modèles précis – le loup, le gendarme, Guignol, Gnafron, la princesse, le vieux Roi, le bandit, le crocodile etc. et je jouais avec ces archétypes et aussi avec ceux des histoires que je lisais. Mais j’aimais bien inventer et il fallait que les pièces captivent mes copains. À quinze ans, sont arrivées dans le village deux sœurs qui faisaient du théâtre à Paris. On a joué du Molière, du Racine, Cyrano de Bergerac, et on a aussi écrit des pièces souvent en adaptant ce que l’on connaissait. Puis au lycée, avec Magdi, on a fait une petite revue avec des notes de lecture, des poèmes, des rubriques cinéma, musique etc. Donc l’écriture, vous voyez, ça n’a jamais cessé.

Que change votre rencontre avec Magdi Senadji ?

Claude Chambard : Quand je suis rentré en sixième au lycée à Dijon, je lisais déjà beaucoup, on l’a vu. Quelques auteurs se sont ajoutés : Eugène Sue, Conan Doyle, Stendhal, Georges Sand, Edgar Poe, beaucoup d’auteurs des siècles passés, mais Magdi, lui, est déjà plus dans le contemporain parce que son frère plus âgé lui fait lire des livres récents. Donc je me suis mis à la littérature récente. Un des premiers livres qu’il m’a fait lire, c’est La Puissance et la gloire de Graham Greene. À Dijon, il y avait une librairie, près de la Chouette, où on achetait toutes les semaines un livre de poche. Je découvre Maurice Genevoix, Colette, Mauriac, Kessel, Saint-Exupéry, Giono, Bernanos  – qui ne me quittera plus –, John Steinbeck… la classe de philo me fait aimer Montaigne et les grecs. Avec lui je vais aussi pour la première fois dans un musée, celui des Beaux-Arts de Dijon, qui est toujours magnifique. Ses parents nous incitaient beaucoup à visiter les musées, aller dans les galeries, mais aussi au cinéma, au théâtre, au concert. J’avais l’impression d’entrer dans un temple idéal où tout ce que je voulais voir du monde était là, comme dans la littérature. J’ai acheté une version de la Bible en poche parce que j’avais compris que 70% de la peinture abordaient des thèmes bibliques et que ça m’aiderait bien à comprendre. L’expérience du musée a été bouleversante et ne m’a plus quitté. La musique, je la découvre chez lui où il y a un pick-up et des disques que l’on peut écouter quand on veut. Avant 1962, je n’étais allé au cinéma que deux fois dans ma vie. Après notre rencontre, des films on en voit plus qu’à notre tour et on lisait Les Cahiers du cinéma. Peinture, cinéma, littérature, musique deviennent le centre de mon existence. Cela n’a pas changé, je ne peux pas vivre sans cinéma, sans musique, sans peinture, sans littérature.

En mai 68, vous quittez Dijon pour Bordeaux. Cela change-t-il votre rapport à la lecture ?

Claude Chambard : Je suis allé trois jours au lycée et ce furent les barricades. J’avais des convictions depuis longtemps, mon grand-père était un vieil anar.  Donc 68 m’occupe beaucoup mais dès l’été je continue à lire, à écrire des choses brèves, des textes que je vais publier très vite dans de petites revues confidentielles. À ce moment-là, il y a une bascule qui se fait. Je découvre pour de vrai la poésie qui m’avait à peine frôlé jusque là. La découverte de Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, du Bellay, Ronsard, Lautrémont, Chateaubriand, mais aussi Char, Bonnefoy, et plus largement de Raymond Queneau, André Hardellet, Sartre et Beauvoir, Marguerite Duras, Faulkner, Kawabata, Katherine Mansfield, Carson McCullers, et tant d’autres. Les écrivains que je lisais jusque là étaient morts ou vieux. À partir du début des années 70, je lis des écrivains qui ont mon âge ou sont à peine plus vieux que moi. Je découvre Jean Ristat, Denis Roche, Pierre Guyotat, Sollers, Marcelin Pleynet, Maurice Roche. Louis Calaferte. Au début des années 80, je lis Georges Perec, Liliane Giraudon, Jean-Jacques Viton, Franck Venaille, Denis Roche, Mathieu Bénézet, Emmanuel Hocquard, Pascal Quignard – certains sont devenus des amis chers. Je fais une revue, puis une maison d’édition avec ma compagne et je me mets à écrire pour de bon. Je lis comme un forcené : chaque livre doit être le moyen de voir si ça peut me donner des calories pour faire les miens. Donc la lecture se transforme. Le côté ricochet du livre qui entraîne un autre livre se met en place : dans chaque livre, je trouve des choses qui m’envoient à d’autres livres. Je lis de la philosophie : Deleuze, Derrida, Nancy, Lacoue-Labarthe, Clément Rosset. Je découvre Kafka qui m’emmène à Robert Walser qui m’entraîne à Joseph Roth qui me fait découvrir Walter Benjamin. Lisant Benjamin, je repense à Montaigne que j’ai lu au lycée. Je suis très obsessionnel, quand j’aime un auteur, il faut que j’y aille. Ce qui est incroyable, c’est de s’apercevoir que c’est sans fin, qu’on n’y arrivera jamais. Ce que j’aime, dans la lecture, c’est découvrir quelque chose qui me bouleverse, et tout comme je ne lis pas qu’un seul livre à la fois, je n’écris pas qu’un seul livre à la fois. Tout ça est intimement lié. Plus je vieillis, plus les lectures sont profitables. C’est vraiment un choc quand je découvre Max Sebald en lisant Austerlitz qui est son unique roman. Il vient juste de mourir, ça me désespère et je ne lâcherai plus jamais ses chefs d’œuvre que sont Les Émigrants, Les Anneaux de Saturne, Vertiges, ou son essai essentiel, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, et sa poésie, ce formidable livre qu’est D’après nature. Ce sont des livres qui me racontent une histoire personnelle que j’ignorais. Max Sebald, c’est un frère, un écrivain dont je ne peux me passer, tout comme mes amis Pascal Quignard et sa Vie secrète, ses Petits traités, son Dernier Royaume, et Pierre Bergounioux, Ce pas et le suivant, L’Orphelin et son formidable Journal. Il n’y a pas un jour où je ne lise pas un de ceux là, pas une semaine sans que je lise les poètes chinois – Li Po, Tchouang Tseu, Shen Fu, Du Fu, Wang Wei, Li Bai… les plus anciens qui sont aussi les plus modernes, pas un mois sans Annie Dillard, Mathieu Riboulet – trop vite disparu –, Vélimir Khlebnikov, Pierre Michon, Antonio Lobo Antunes, Michel Chaillou – un frère – et aussi bien mes vieux Michelet, Chamfort, Joubert. Stoppons là. Ce sont mes fondamentaux. On ne lit plus pareil après certains livres : ils ouvrent des voies et en n’en fermant aucune permettent de mieux tracer son chemin de lecture, de veille, car tout lecteur est un veilleur.

crédits photo : Philippe Massière

Claude Chambard est né en 1950 à Dakar, au Sénégal. Son premier pas en France a lieu à Marseille à la descente du bateau. Dès lors, enfance en Bourgogne, adolescence en Franche-Comté. Arrive pour 1968 en Aquitaine.

Depuis, vit, lit et écrit à Bordeaux (Gironde) et à Pontlevoy (Loir-et-Cher).

Éditeur, avec Sophie Chambard, à l’enseigne – aujourd’hui en sommeil – de À Passage/Le Coupable depuis 1979.

Claude Chambard nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Claude Chambard :

  • Cette modeste élégance, encres de Anne-Flore Labrunie, Baume-les-Dames, France, Æncrages & Co, 2016

  • Le Vertige des possibles, in La Double vie des Capus, photographies de Mélanie Gribinski, Bordeaux-Pantin, France, Le Castor Astral, 2014

  • Un nécessaire malentendu, tome 5, Tout dort en paix, sauf l’amour, Coutras, France, Éditions le bleu du ciel, 2013

  • Le Jour où je suis mort, Serres-Morlaàs, France, Éditions Atelier In8, coll. « La Porte à côté », 2011

 

  • Un nécessaire malentendu, tome 4, Carnet des morts, Coutras, France, Éditions le Bleu du ciel, 2011

  • Un nécessaire malentendu, tome 3, Le Chemin vers la cabane, Bordeaux, France, Éditions le Bleu du ciel, 2008

  • Un nécessaire malentendu, tome 2, Ce qui arrive, Bordeaux, France, Éditions le Bleu du ciel, 2003

  • Un nécessaire malentendu, tome 1, La vie de famille, Bordeaux, France, Éditions le Bleu du ciel, 2002

Guillaume Bouzard

Guillaume Bouzard

De Chizé, ce petit village des Deux-Sèvres, je connaissais sa forêt et son parc animalier. Et puis, j’y ai découvert Guillaume Bouzard. Sa boîte aux lettres recouverte d’autocollants multicolores, de messages préventifs et de recommandations amicales, en dit beaucoup sur l’humour du personnage. Les effluves de tarte aux tomates du jardin embaumaient son salon lorsqu’il a entrepris de me parler de ses lectures.

Propos recueillis par Lucie Braud

 

Quel lecteur étais-tu enfant et quel lecteur es-tu devenu ?
Guillaume Bouzard : Je ne suis pas un lecteur de livres sans image. Je suis un lecteur de bandes dessinées et un lecteur de magazines et de journaux. Je bosse pour Spirou, Fluide glacial, Le Canard Enchaîné donc je lis tous ces trucs-là et les magazines à deux balles qui sont chez le médecin. J’ai des livres chez moi parce que j’ai toujours été entouré de livres. Les romans que j’ai, je les ai chinés. La plupart, je ne les ai pas lus. Peut-être que je le ferais quand je serai à la retraite. Inconsciemment, je dois me dire ça, je lirai tous ces bouquins quand je ne pourrai plus dessiner.
Dans ma plus tendre enfance, mon père était ouvrier, mais lecteur, abonné au Canard Enchaîné. Il lisait de la bande dessinée, pas beaucoup parce que mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent. Il m’a abonné à Spirou, je devais avoir sept ans. Ça a été la révolution pour moi. La première fois que j’ai lu Spirou, je suis allé me mettre sur les toilettes, c’est ce que je dis aux gamins, c’est le meilleur endroit pour lire. Je suis tombé sur Les Tuniques bleues et j’ai pris un flash. J’ai du mal à savoir si c’est la réalité, mais je suis persuadé que ce sont Les Tuniques bleues dans les toilettes qui m’ont donné le goût de la bande dessinée. Quand les gosses abandonnent le dessin vers sept ans, c’est à ce moment que j’ai mis les pieds dedans. Parmi mes autres lectures marquantes, il y a Le Club des Cinq. J’allais tous les samedis dans un petit magasin d’occasion à St Maixent l’École. Ma mère me donnait quelques francs et je me précipitais acheter Le Club des Cinq que je lisais pendant le week-end. J’avais peut-être dix ans. J’ai des souvenirs de lecture incroyables, des samedis entiers. J’étais embarqué. Ils partaient en bateau sur une île et je me voyais sur l’île. Je faisais partie du Club.

Des livres que tu as lu qui t’ont particulièrement marqués ?
Guillaume Bouzard : Les Megg, Mogg and Owl, d’Hanselmann. C’est hyper trash, c’est ce que je lis de mieux en ce moment. C’est une histoire de sorcière toxico qui couche avec son chat qui parle. C’est déjanté, drôle et fin. Ça va te plaire, c’est terrible. Sinon, je lis avec délectation L’Arabe du Futur de Riad Sattouf. Sa façon de raconter me plaît parce que Riad, il est malin, il est intelligent, il raconte bien sans en faire des tonnes. Il sait tout doser. C’est aussi fort que Maüs dans les années quatre-vingt, une pierre angulaire de la bande dessinée autobiographique et des romans graphiques. J’ai lu beaucoup d’autobiographies à la belle époque des maisons d’édition indépendantes, quand l’Association s’est montée, Les Requins Marteaux, Six pieds sous terre. J’adorais et j’adore encore Menu, ses autobiographies très rock me parlaient beaucoup. J’aimais aussi le travail de Mattt Konture, Approximativement de Lewis Trondheim, le boulot de Laurent Lolmède. Et à un moment, tout le monde en faisait et ça m’a fatigué. C’est pour ça que j’avais créé chez Les Requins Marteaux Autobigraphy of me too, le truc un peu con. Je voulais moi aussi faire de l’autobiographie sauf que dans ma pauvre campagne, il ne m’arrive rien de passionnant donc j’étais obligé de broder. C’était un clin d’œil pour me moquer de cette vague d’autobiographies qui était un peu plombante, mais ça m’a ouvert une voie de création. La fiction me permet de partir dans tous les sens. C’est plus facile de se dire qu’on n’a pas de limites. L’humour permet ça. L’humour te permet d’aller partout sans trop te poser de questions. Ce que j’adore lire aussi, c’est Les Cavaliers de l’Apocadispe de Libon, c’est tellement drôle.

En quoi l’humour est-il important pour toi ?
Guillaume Bouzard : L’humour, c’est une arme redoutable. C’est terrible et j’adore ça. Faire rire, c’est beaucoup plus dur que de faire pleurer. Tu peux sourire et avoir du plaisir en lisant de l’humour, mais l’éclat de rire c’est quelque chose qui n’est pas contrôlé, c’est une bombe. Quand je lis, ça m’arrive rarement d’éclater de rire et ça m’arrive de moins en moins parce que j’ai lu tellement de choses que ça me surprend moins, mais quand ça m’arrive, c’est une jouissance ! Et les éclats de rire marquent ma mémoire. Mon but ultime dans la vie, c’est de faire rire à travers mes BD et quand c’est le cas, c’est réussi. Mon premier éclat de rire, je les dois à Daniel Gossens. Pour moi, c’est le meilleur. J’aime bien l’humour débile qui n’a pas trop de sens, mais qui s’accroche à quelque chose de réel. Quand ça gratte un peu, je trouve ça plus drôle et plus intéressant, mais il faut que ce soit mis en scène, il y a tout un cheminement pour amener l’éclat de rire.

Tes lectures ont-elles influencé ta façon de raconter tes histoires ?
Guillaume Bouzard : Probablement parce que j’ai des réminiscences de certaines lectures de bandes dessinées. Une phrase, une citation. Le Club des Cinq m’a beaucoup marqué. J’ai voulu en relire quand mes gamins étaient petits. Tous les soirs, on leur lisait un bouquin. C’était un moment privilégié. J’ai voulu leur en lire un, mais ils n’ont pas du tout accroché. J’étais assez déçu. Et il y a quelques années, j’ai fait une parodie chez Fluide Glacial : Le Club des Quatre. J’ai pris les mêmes personnages, mais j’ai changé les prénoms et j’ai enlevé le chien. Il y a François, un grand blond élégant, intello précieux, que j’ai appelé Jean-Francis. Il y avait Annie, la blonde un peu cul-cul, je l’ai appelé Anita. C’est la pauvre fille gourde. Il y avait Claude le garçon manqué, je l’ai appelé Jean-Claudine. Mike, il me semblait plus punk rock, un peu plus sombre, et plus déglingo, et je l’ai appelé Mickey et il chambre Jean-Francis qui joue au tennis.
Pareil pour Lucky Luke, ça fait partie des personnages que j’avais lus quand j’étais gosse. Pour faire mon Lucky Luke, je voulais tous les relire, j’ai commencé par les deux premiers et je me suis ennuyé terriblement parce qu’il n’avait pas encore ce qu’a apporté Goscinny. Je me suis dit finalement, ce qu’il me reste de Lucky Luke, ce sont les images que j’ai en tête, de mes lectures de gamin donc je vais le faire en me basant sur mes souvenirs. J’avais des images très précises qui revenaient, ce qui est étonnant trente ou quarante ans après, et je suis parti en écriture automatique. J’ai commencé, je ne savais pas du tout où j’allais. Il faudrait que j’écrive un scénario ou un chemin de fer, mais je trouve ça pénible : j’ai l’impression de faire deux fois le même travail. Quand tu improvises, tu te surprends toi-même. Le prix à payer, c’est que je pêche parfois sur la fin de l’histoire qui accélère trop vite parce qu’il faut que je finisse. Mais c’est ma façon de travailler.

Quand tu dis que tu n’es pas un grand lecteur, qu’entends-tu par là ?
Guillaume Bouzard : Je ne suis pas un grand lecteur de livres sans image. J’aime bien pouvoir m’y plonger quand j’ai le temps, mais c’est très rare que je puisse m’octroyer ce temps-là et j’aime avoir le temps. Quand je lis des bandes dessinées en plusieurs tomes, je prends une journée et je lis tout d’un coup. Blast de Larcenet, j’ai pris la journée et j’étais dans Blast. J’ai une mémoire très visuelle, plus pour l’image que pour le texte. Quand je vois une pochette de disque, elle est imprégnée dans ma tête, mais je suis incapable de retenir le titre. Je suis plutôt un lecteur d’image que de texte, à tel point que ce que je vais retenir dans le mot, c’est la typo et pas le sens.

Guillaume Bouzard est auteur de bande dessinée. Il vit dans les Deux-Sèvres.

Guillaume Bouzard nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Guillaume Bouzard :

Jolly Jumper ne répond plus, Dargaud, 2017

Le Club des Quatre, Fluide Glacial, 2005

The Autobiography of me too, Les Requins Marteaux, 2004-2008

Maud Mayeras

Maud Mayeras

Le soleil inonde le centre-ville médiéval de Limoges, le salon de thé est coloré, accueillant, et Maud Mayeras est tout sourire. Elle est intarissable et rit beaucoup, tout en expliquant pourtant sa passion pour les livres à faire froid dans le dos. Sa voix honnête et espiègle nous dit comment on peut trouver dans une littérature noire de quoi alimenter le principal, à savoir avant tout la vie.

Propos recueillis par   Romuald Giulivo

 

Avez-vous souvenir d’un livre qui vous aurait fait devenir lectrice ?
Maud Mayeras : Oui, très précisément même. Étant plus jeune, la lecture m’ennuyait profondément — que ce soit les classiques d’alors pour la jeunesse comme la Bibliothèque rose, ou les ouvrages de littérature générale prescrits par l’école. Tous ces livres me passaient par-dessus la tête et ne me donnaient clairement pas envie de me mettre à lire. Et puis un jour, ma mère, un peu dépitée, m’a conduite dans une librairie afin de stimuler ma curiosité pour l’écrit. Elle m’a proposé de choisir un livre, celui qui me plaisait, sans aucune restriction. Je me souviens avoir alors été interpellé par un ouvrage figurant un clown sur la couverture. J’avais onze ans et j’ai demandé à ma mère de m’acheter Ça, de Stephen King. Elle a d’abord refusé, mais devant mon insistance — « le livre que je souhaite, n’importe lequel, as-tu dit », ai-je rappelé —, elle a fini par céder.
J’ai lu ces 1500 pages d’une traite et ça a été le véritable point de départ de tout ce qui a suivi. J’ai découvert que l’on pouvait faire vraiment peur avec des romans et je me suis vite dit que, moi aussi, je voulais faire ça.
Je suis donc tombée dans la littérature de terreur — Stephen King d’abord, mais aussi C. Barker ou D. Clegg —, avant de m’ouvrir progressivement vers d’autres univers. Mais j’ai toutefois conservé un goût immodéré pour les ambiances marquées, comme par exemple le bayou avec J.R. Lansdale et J.L. Burke, ou les grands espaces américains avec R. Rash et D.R. Pollock.

Quel type de lectrice êtes-vous aujourd’hui ?
Maud Mayeras : Je lis trop peu, hélas. Par manque de temps, mais aussi je dois bien l’avouer, souvent par manque d’envie. Même si je demeure persuadée qu’alimenter sa curiosité est crucial pour créer. En vérité, lorsque l’on écrit, on ne fait souvent que copier, réinventer, s’inspirer de petites choses, de détails pris à droite ou à gauche. Écrire est aussi un sport. Et comme il faut s’entraîner pour bien courir, il faut forcément lire pour bien écrire. Toutefois, pour moi, le cinéma est aussi une source d’inspiration prépondérante. J’aime beaucoup réfléchir à la façon dont sont écrites les histoires au cinéma et je m’en sers beaucoup dans mon travail. J’apprécie tout particulièrement le cinéma coréen, les histoires y sont souvent complètement dingues. Je pense notamment à un cinéaste comme P. Chan-Wook, qui a le don de mélanger terreur et poésie à merveille.
Je continue néanmoins à chercher des livres qui vont me remuer fort. J’aime ça par-dessus tout. J’ai besoin qu’un roman me provoque des montées d’adrénaline, mais bien au chaud sur mon canapé. Dernièrement, ça a été par exemple le cas avec Claustria de R. Jauffret, qui m’a fortement bousculée.
C’est toujours une lecture qui me ramène à l’écriture. Ainsi, après mon premier roman (NDLR : Hématome, éditions Anne Carrière), il s’est écoulé plusieurs années sans que rien ne vienne. C’est la lecture de Sur ma peau de C. Flynn qui m’a soudain donné envie de m’y remettre.

Cela signifie-t-il que, pour vous, la littérature est avant tout un outil de transgression ?
Maud Mayeras : Je ne sais pas. J’aime en tout cas l’idée que l’on puisse tout faire en littérature, qu’il y aura toujours un lectorat concerné. Quelque part, c’est ce qui a permis l’éclosion d’auteurs comme V. Despentes ou M.G. Dantec qui, avec d’autres, ont pas mal fait bouger les lignes dans la littérature française à leurs débuts. Mais cela peut surgir aussi dans une littérature considérée comme plus classique. L’Amant de M. Duras par exemple reste pour moi un livre cultissime, de par notamment son érotisme exacerbé. Comme le dit mon éditeur, Stephen Carrière : « Il n’y a pas de littérature blanche, il n’y a pas de littérature noire. Il y a juste de la littérature. »
Après, je ne sais pas d’où vient chez moi ce goût pour les histoires choquantes ou transgressives. Je sais juste que ça a toujours été là. Je ne suis pas trop attirée par d’autres littératures et, si je change de style de lecture, il y a toujours lien. Si je lis de la poésie, c’est Bukowski. Si je me tourne vers la bande dessinée, ce sont des choses comme Blast de Larcenet. Je crois que j’ai peur de m’ennuyer si je lis autre chose. Même si, du coup, à lire beaucoup de noir, je finis parfois par voir des tueurs en série à chaque coin de rue… Mais n’est-ce pas un peu le cas en vérité ? (rires)

Maud Mayeras est romancière. Elle vit à Limoges.

Maud Mayeras nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Maud Mayeras :

 

Hématome, Calmann-Lévy, coll. « Suspense »

Reflex, Éditions Anne Carrière, coll. « Thriller »

Lux, Paris, Éditions Anne Carrière, coll. « Thriller »

Pour en savoir plus :

entretien au Salon de Brive

Catherine Ternaux

Catherine Ternaux

À l’ombre de la Cathédrale Saint-Pierre d’Angoulême, Catherine Ternaux goûte le silence et la compagnie de l’imposante bibliothèque qui occupe les murs de son bureau d’écriture, tous ces auteurs qui accompagnent ses rêveries et son travail. Et c’est d’une voix calme, mais franche, qu’elle nous confie comment son chemin de lectrice s’est bâti.

Propos recueillis par   Romuald Giulivo

 

Quel rapport entretenez-vous avec la lecture ?
Catherine Ternaux : Un rapport assez complexe, curieusement. J’y suis arrivée très tard. J’ai peu lu dans mon enfance, et plutôt des bandes dessinées, comme s’il m’était alors impossible de me concentrer sans le support de l’image. Ma mère lisait énormément, mais elle était d’une génération qui ne guidait pas, elle m’enjoignait seulement à aller vers les livres et je crois j’ai manqué d’une médiation, d’un accompagnement dans mes choix. J’ai ainsi longtemps nourri une vraie appétence pour la BD, d’abord à travers la presse — Pif Gadget ou Le Journal de Mickey — ensuite en découvrant les albums d’humour grâce à Gotlib. Mais durant toute mon adolescence, pour ce qui est de la littérature au sens strict, c’était le vide interstellaire. J’étais une élève appliquée, je lisais les livres prescrits au collège, mais sans grande conviction. Je me suis mise à la philosophie, aux essais, mais le roman est resté pendant de longues années un objet étrange et lointain pour moi. Si bien que j’ai longtemps ressenti une sorte de culpabilité, comme une honte de ne pas trouver une porte d’entrée dans la fiction.

Comment expliquez-vous cette particularité ?
Catherine Ternaux : C’est difficile à dire. En vérité, encore aujourd’hui, j’oublie ce que je lis. Je suis incapable de raconter un roman, même si sa lecture est récente. Peut-être est-ce pour cela que je suis avant tout attirée par des ouvrages où l’histoire compte peu. C’est notamment grâce aux conseils de mon mari — Jean-Paul Chabrier, écrivain — que j’ai ouvert considérablement mon champ de lecture. Il m’a fait découvrir beaucoup d’auteurs aujourd’hui très importants pour moi. Comme je suis rarement emportée par un livre, si j’en trouve un qui me parle, j’ai tendance à devenir un peu compulsive et explorer toute l’œuvre de l’auteur, pour rester dans son univers, sa musique. Cela s’est passé ainsi avec Zweig, avec Soseki ou, plus récemment, avec Bove ou Ramuz. Ils ont composé des œuvres où je trouve ce que j’aime : une dimension d’universalité, quelque chose qui parle avant tout de la vie.
Après, même si je ne me souviens pas de tout, il me reste des choses profondes de ces lectures. C’est un peu comme un phénomène d’infusion. Les livres me marquent, mais leur empreinte demeure cachée, pareille à une impression indicible : une palpitation, des couleurs, des présences… Quelque chose de l’ordre d’un fragment de vie, une vie que l’on aurait partagée un temps avec des gens — l’auteur, ses personnages…
C’est ce plaisir, cette impression que je recherche avant tout dans la lecture. Tant est si bien que je vais souvent vers les livres plus parce que l’on me communique une envie de les lire que parce que l’on me les raconte.

Quels sont vos domaines de prédilection en tant que lectrice ?
Catherine Ternaux : J’ai en vérité surtout des moments de lecture. Je ne lis pas la même chose le matin, le midi ou le soir. Chaque livre a son heure à lui. Ainsi, je me suis rendu compte que je n’arrive pas à lire de la fiction avant midi. Le matin est en général consacré aux livres en lien avec la philosophie, la méditation, et à des essais en tous genres. C’est seulement le soir, après avoir passé comme un point de bascule dans ma journée, que je peux me laisser happer par un roman. Cela me semble correspondre au moment où quelque chose de l’ordonnance rationnelle du monde s’effrite et où l’énergie décline.
Sinon, après avoir beaucoup étudié la philosophie occidentale durant mes études, je me passionne aujourd’hui pour la philosophie orientale et plus particulièrement le bouddhisme. J’y apprécie cette façon de considérer l’homme dans une vision globale, en lien permanent avec son corps, son existence, et le monde qui l’entoure.
Je lis enfin de la poésie depuis assez peu de temps — depuis que je pratique la méditation. J’y trouve des choses d’une puissance inégalée. J’aime la nécessité qu’elle impose de prendre son temps, de laisser résonner les mots, les phrases. Georges Bonnet, Tomas Tranströmer, Andrée Chédid… Peut-être que la poésie convient bien à mon profil de lectrice. Une lectrice de l’économie et des silences, attentive au miraculeux mystère du vivre.

crédits photo : Philippe Roulaud

Outre des livres pour enfants, des essais, Catherine Ternaux a écrit des nouvelles, dont plusieurs recueils sont publiés aux éditions L’Escampette.

Catherine Ternaux nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Catherine Ternaux :

Zoppot, L’Escampette

Une délicate attention, L’Escampette

Les cœurs fragiles, L’Escampette

Pour en savoir plus :

Portrait

Portraits rêvés

Portraits rêvés

L’association Un Autre Monde a le plaisir de vous annoncer la naissance de son application mobile « Portraits rêvés », une initiative de création littéraire et numérique soutenue par La Région et la DRAC Nouvelle-Aquitaine.

Découvrez l’univers de plusieurs auteurs du livre de la région Nouvelle Aquitaine à travers des biographies inventées à partir de l’un de leur ouvrage. Texte, lecture, photos : autant de chemins pour rejoindre leurs oeuvres.

Un Autre Monde est en téléchargement gratuit à disposition des nombreux médiateurs du livre.
Une proposition de projet d’éducation artistique et culturelle à destination du jeune public a été pensée autour de cette application, n’hésitez pas à nous contacter !

Elie Treese

Elie Treese

Élie TREESE

Voix d'auteurs

Derrière la blancheur des façades de la belle ville de Saintes, à l’abri de la luminosité du dehors, Élie Treese cherche inlassablement à son bureau. Il mâche, mûrit, pèse chacun de ses mots. Les mots d’un écrivain discret et d’un enseignant de français exigeant. Deux pratiques qui rythment ses journées, s’interpénètrent, se nourrissent l’une de l’autre, tout en lui laissant encore le temps d’évoquer avec nous la grande affaire de sa vie : la lecture et l’écriture.

Propos recueillis par   Romuald Giulivo

Vous souvenez-vous comment vous avez rencontré la lecture ?

Élie Treese : La rencontre a été plutôt tardive. J’ai grandi à la campagne, dans un petit hameau de Dordogne où ma vie d’enfant était faite avant tout de cabanes dans les arbres, de balades en forêt ou de parties de pêche. C’est au lycée que j’ai réellement commencé à lire, même si auparavant ma mère ou mon beau-père m’avaient mis quelques livres dans les mains. Je me rappelle très bien un enseignant, un peu excentrique mais passionnant, qui nous a fait étudier Les Mémoires d’outre-tombe. La plume de Chateaubriand, et plus tard celle de Proust m’ont immédiatement fasciné. Je crois notamment grâce au commentaire conjoint de ces textes. Les analyser dans le détail, examiner leur structure, en relever la facture m’a fait accéder à leur beauté. Je me souviens par exemple chez Proust de cet extrait où il parle du porche de l’église de Combray, des angles arrondis au fil des siècles par les manteaux des paysannes venant à l’office. Ce passage, cette image, reste encore très clair en moi des années après.

Cela signifie-t-il que vous êtes entré en lecture avant tout par goût de la forme ?

Élie Treese : Je ne parlerais pas de forme, mais plutôt d’écriture. La distinction entre forme et fond me semble à la fois restrictive et obsolète. Ce qui m’intéresse avant tout — et fait jonction entre les deux — c’est l’écriture. L’écriture est une totalité. C’est à la fois un imaginaire, un monde, et de manière indissociable un style qui porte ce monde. L’écriture a fondé mon goût pour la littérature. J’ai tout de suite compris qu’elle renfermait quelque chose d’inépuisable. Tous les textes qui m’ont parlé à l’adolescence et me parlent encore aujourd’hui — parfois de façon bien différente —, je sais qu’ils continueront à me parler dans des années.

L’envie de lire et celle d’écrire sont-elles nées du coup dans le même temps ?

Élie Treese : Je pense effectivement. Ce mystère de l’écriture, ce que l’on peut trouver dans un grand texte, un texte qui a une ampleur, une profondeur significative, j’ai assez vite essayé de le reproduire — même si c’était alors avec la maladresse et la naïveté d’un enfant de seize ans. Trente ans plus tard, j’ai l’impression d’avoir un peu avancé dans cette recherche, même si en vérité le mystère demeure entier.

Étant de culture américaine par votre père, comment naviguez-vous entre littérature française et production d’outre-Atlantique ?

Élie Treese :Je me nourris des deux. Ce sont, je pense, deux manières diamétralement opposées d’écrire. Entre Julien Gracq et Bukowski, il y a un océan. En France, la littérature est très réfléchie et réflexive. On pense à Proust et à la construction sinueuse, architecturale de son oeuvre. Ici, on cherche à tout dire, tout conceptualiser. À l’inverse, si l’on regarde ce qui se fait aux États-Unis, la densité de l’écriture s’affirme plutôt à travers l’art de peindre la vie de personnages, une façon de les regarder d’abord exister, agir. J’avoue toutefois ne pas lire très régulièrement de littérature française actuelle, j’ai du mal à trouver dans la production du moment ce que je recherche, à savoir des livres qui me font à un moment lever la tête, font jaillir des impressions, des sentiments ou des questions extrêmement diverses. Je déniche néanmoins parfois de vraies trouvailles, comme La Grande Idéede Anton Beraber ou Mourir et puis sauter de son chevalde David Bosc qui m’ont, chacun à leur façon, fortement impressionné ces derniers temps. Peut-être que la littérature américaine contemporaine est moins avant-gardiste, plus ancrée dans une tradition forte du récit et du roman. On s’y sent du coup en terrain familier, d’où une facilité à tomber sur des ouvrages qui, même s’ils ne sont pas toujours de grands livres, procurent un certain plaisir de lecture.

Comment dialoguent vos lectures d’écrivain et celles du professeur de français ?

Élie Treese : Enseignant dans un collège, je cherche si possible à proposer à mes élèves des textes simples de grands auteurs. Par exemple, j’ai fait travailler cette année une classe de troisième sur Comment Wang-Fô fut sauvé, nouvelle que je ne connaissais pas et m’a permis, en tant qu’écrivain, de redécouvrir Marguerite Yourcenar. Dans l’autre sens, j’aime lire chaque année en classe des passages de La recherche du temps perdu. Je fais cela sans explication du texte, juste pour le plaisir de retrouver le cœur de ce j’aime en écriture, mais aussi pour planter des graines de cette littérature dans une jeunesse turbulente.

Élie Treese écrit des textes de toutes sortes, roman, recueils de poèmes ou essais. Il vit et enseigne actuellement à Saintes.

Élie Treese nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Élie Treese :

L’ombre couvre leurs yeux, Rivages

Les Anges à part, Rivages

Ni ce qu’ils espèrent, ni ce qu’ils croient, Allia

 

Pour en savoir plus :

 

entretien avec la librairie Mollat

Lucile Gomez

Lucile Gomez

Quand en bas de la rue le soleil se reflète sur l’Adour, Lucile Gomez accoudée à la fenêtre de son appartement bayonnais brille elle aussi d’une belle lumière. Une lumière franche, espiègle, qu’elle sait infuser avec talent dans son dessin ou ses dialogues toujours légers, drôles et percutants. Une lumière, une poésie que l’on retrouve avec plaisir quand il s’agit d’évoquer avec elle son rapport à lecture.

 

Propos recueillis par  Romuald Giulivo

 

Le livre est arrivé comment dans ta vie : par le texte ou par l’image ?
Lucile Gomez : Autant que je me souvienne, je n’ai jamais fait de distinction entre les deux. Ce qui comptait pour moi avant tout étant enfant — et compte encore en premier lieu — c’étaient les histoires. Ma relation à la lecture s’est construite de façon très organique, texte et illustrations ne faisant qu’un au service des récits.
Et même aujourd’hui que je suis autrice, je n’ai jamais eu un rapport obsessionnel au livre. Il n’est pas sacré pour moi, c’est juste un objet parmi tant d’autres, un objet tout aussi intéressant, riche ou encombrant que plein d’autres. Ma mère était enseignante de français, il y a donc toujours eu des bouquins à la maison, c’était quelque chose de normal, c’était beaucoup de livres de poche qu’on pouvait faire traîner, corner ou annoter à loisir. Je ne suis pas très attaché à leur possession, j’ai longtemps beaucoup déménagé et mis des années à avoir un truc qui ressemble à une bibliothèque.
J’ai toujours lu et aimer lire, mais au final, la lecture a surtout creusé son nid dans les moments d’ennui, les périodes — notamment l’adolescence — où il était moins facile d’aller vers les autres. Sinon, je dois avouer que je préfére le monde tangible, un monde grouillant d’aventures, plein de bruits et de fureur.

Te souviens-tu du premier livre qui a vraiment compté pour toi ?
Lucile Gomez : Gaston Lagaffe, bien sûr, mais peut-être plus au niveau de ma pratique, du métier qui allait devenir le mien des années plus tard. Je me souviens évidemment, comme beaucoup de mes camarades auteurs, avoir pastiché Franquin, avoir réalisé mes premières planches de BD sous forme de gags en une page.
Ensuite, il y a surtout une vieille version illustrée — et probablement abrégée, je suppose — des Aventures de Tom Sawyer. Ce texte m’a longtemps accompagnée. Je m’identifiais complètement au personnage, parce que comme lui j’aimais jouer dans les arbres, marcher pieds nus, je rêvais d’être un pirate ou de sécher l’école. Pour moi, la ressemblance était même physique : je trouvais à travers les illustrations qu’on avait quasiment la même tête, la même non-coupe de cheveux dont j’étais affublée à cet âge (rires). Ce sentiment était si fort que je ne me souviens même pas m’être interrogée sur l’étrangeté de s’identifier à ce point à un garçon. Je suppose qu’il y avait quelque chose qui allait de soi, qui allait avec le fait de lire des livres dont les auteurs au final, dans leur grande majorité, étaient des hommes.

Tu penses que les histoires ont un genre ?
Lucile Gomez : Les histoires ou les livres, je ne sais pas. Mais le monde autour, évidemment. Le monde dans lequel les auteurs écrivent, à une époque donnée, l’est forcément et cela a une influence. Sur les caractères des personnages, leur vision, les rapports qu’ils ont aux autres et aux grandes questions : la politique, la sexualité, etc. Et ce jeu d’influences ressurgit par conséquent sur le lecteur. Moi par exemple, j’avais vraiment l’impression d’être Tom Sawyer. Et puis à un moment donné, les autres et mon corps m’ont renvoyé au fait que ce n’était pas acceptable : je ne pouvais plus être un garçon.
Quelque part, cette incompréhension a même perduré au-delà de l’adolescence, elle m’a suivie des années plus tard lorsque j’ai débuté dans la bande dessinée. C’est en vérité en faisant des histoires, en les montrant, en les publiant, que je me suis rendu compte que j’étais une femme. Cela a été déstabilisant d’ailleurs. Tout le monde me disait que mes albums étaient très féminins, mais je n’avais jamais réfléchi à cela, je n’avais jamais conçu ou positionné mon travail sous cet angle. Je ne comprenais pas et je n’aimais pas que l’on me ramène à ça, comme si je me résumais à une simple assertion, celle d’être une femme qui fait de la BD.

Du coup, ta pratique d’autrice a-t-elle changé ton rapport à la lecture ?
Lucile Gomez : Oui, progressivement. Une fois passés les vains questionnements sur la légitimité de mon travail, à me demander pourquoi il serait vraiment moins intéressant de raconter sa vie, ou le quotidien, quand on est une femme que quand on est un homme, je me suis tournée vers des autrices, tant pour découvrir des œuvres que pour y chercher un soutien, une compagnie afin de me sentir moins cataloguée. J’avais inconsciemment besoin, je pense, de rééquilibrer ma vision du monde.
C’est assez récent, encore flou, bordélique comme démarche et clairement pas méthodique. Je vais voir du côté de Colette, Despentes ou Woolf, sans distinction notamment entre classiques et modernes. Je prends ce qui vient, ce que l’on peut me suggérer dans une discussion, un article de journal ou une émission. J’ai quand même conservé ce côté très dilettante de Tom Sawyer : je continue en toutes choses d’avancer sur des chemins de traverse et le nez au vent.

crédits photo : Chloé Vollmer-Lo

Lucile Gomez consacre son temps à l’illustration et au dessin, quelque part sur les bords de l’Adour.

Lucile Gomez nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Lucile Gomez :

Bonjour l’angoisse, éditions Vraoum

Tout est possible mais rien n’est sûr, éditions Delcourt

Tea for two (deux tomes)éditions Le Lombard

Pour en savoir plus :

Son blog

bâtard au brizeux

bâtard au brizeux

Le spectacle de Bâtard est joué pour la première fois en Bretagne : cela se passera à Quimperlé, au Brizeux.
N’oubliez pas de réserver, la jauge pour les deux dates est limitée.

Tiré de la nouvelle éponyme de Jack London, ce travail initié en 2017 dans le cadre du festival Clairac BD (47), précède la création du roman graphique sur lequel travaillent Cromwell et Catmalou : au fur et à mesure que la bande dessinée se construit, le spectacle évolue faisant de chaque représentation une expérience différente.

L’histoire
Deux hommes et six chiens mènent un traîneau sur les pistes glacées du Yukon, au cœur du Wild. Sur le traîneau, un cercueil. La nuit tombe. Les deux hommes s’arrêtent pour la nuit. Encerclés par les loups et afin de les tenir à distance, ils doivent rester éveillés pour alimenter le feu. Pour cela, l’un des deux raconte l’histoire de l’homme qui se trouve dans le cercueil, Leclère le Maudit, et de son chien Bâtard. Une première voix relate la nuit de ces deux hommes menacés par les loups tandis que la seconde narre celle de Leclère et de son chien, un duel à mort qui durera cinq ans. Les images de Cromwell projetées sur grand écran posent le décor, les personnages et l’ambiance rude et animale du Grand Nord. La guitare d’Éric Thomas relie le texte et l’image et accompagne le spectateur dans la torpeur du Wild.
Pour écouter un extrait : http://1autremonde.eu/project/batard/

 

Nos Enfants de Blanquefort

Nos Enfants de Blanquefort

25 portraits d’adolescents et jeunes adultes du Centre de formation d’apprentis agricole de Blanquefort ainsi que leurs formateurs, 25 regards sur le monde mis en texte par Lucie Braud et en image par Lauranne Quentric.

Du 5 au 23 mars 2019
à la Médiathèque de Blanquefort
Ouvert à tous

Régis Lejonc

Régis Lejonc

Pour ce 30 décembre 2018, avant le grand rush des préparatifs du réveillon, voici de quoi prendre une pause café et se détendre en écoutant la voix d’auteur de Régis Lejonc.

Voix d’auteurs est une rubrique animée par Un Autre Monde pour Éclairs, la revue numérique de l’agence Alca, agence du livre et du cinéma de la région Nouvelle Aquitaine.

 

 

 

 

 

 

VOIR LES AUTRES ACTUALITÉS

Régis Lejonc

Régis Lejonc

Régis Lejonc a été révélé par les éditions du Rouergue au début des années quatre-vingt-dix. Illustrateur, auteur, directeur de collection, il a réalisé plus de soixante ouvrages de littérature de jeunesse. Il partage depuis de nombreuses années l’atelier Flambant neuf, avec les auteurs Alfred et Richard Guérineau. C’est non loin de son atelier au cœur de Bordeaux, sur la place du Palais, qu’il nous parle de son rapport au livre et à la lecture.

Propos recueillis par  Lucie Braud

Quelle est votre lecture du moment ?

Régis Lejonc : En ce moment, je ne lis pas ou seulement des albums jeunesse. Depuis deux-trois ans, je lis quand je suis en vacances, c’est mon activité de repos, et je n’ai pas pris de vacances depuis deux ans. C’est pendant mes vacances que j’ai la disponibilité d’esprit pour la lecture. Le dernier livre que j’ai lu est le prix Goncourt, L’Ordre du jour d’Éric Vuillard, qui raconte l’orchestration de l’invasion de l’Autriche par Hitler et sa politique d’intimidation. J’ai lu égalementLe Garçon de Marcus Malte, il y a quelque temps.

Comment faites-vous vos choix de lecture et qu’attendez-vous des livres ?

R.L. : Ce sont les libraires qui me conseillent, je leur fais confiance. Et puis lorsque je rencontre des auteurs sur les salons et que je les entends parler d’un livre qu’ils ont aimé. Je ne suis jamais déçu. Il y a longtemps qu’un livre ne m’est pas tombé des mains. Je lis beaucoup d’albums jeunesse et j’en achète beaucoup. Moins qu’avant cependant, parce que je suis plus exigeant et je n’achète désormais que les livres que je veux avoir. Il faut que le livre me plaise intégralement. La dernière « claque » que j’ai eue, c’est Entre les ogres, de Thierry Dedieu d’après un texte de Gilles Baum. Cela parle de la parentalité. Un ogre et une ogresse découvrent un bébé humain sur le pas de leur porte. Ils l’élèvent, mais ne lui donnent pas à manger ce qu’ils mangent — parce qu’ils mangent des enfants. Peu à peu, l’enfant se sent exclu et les parents ogres décident de lui dire d’où il vient. C’est un livre stupéfiant.
Il y a aussi Un grand jour de rien, de Beatrice Alemagna, un chef d’œuvre. Une mère et son fils partent en week-end dans la maison familiale. Le jeune garçon part en promenade dans la nature après avoir perdu sa Gameboy. Après cette balade, son regard sur sa mère a changé. C’est un livre qui te laisse dans un joli état.
J’attends des livres puissants. Je ne veux plus me contenter d’un livre juste joli, je veux qu’il soit porteur de cette puissance. Dans Le Garçon de Marcus Malte, il y a parfois un peu d’ennui. Pour un tel livre, une puissance permanente est impossible, car le moment d’ennui permet la fin. J’aime aussi cela. Il y a aussi le roman d’Alex Cousseau, Le fils de l’ombre et de l’oiseau. J’aime énormément le travail de cet auteur. Ce roman est estampillé « jeunesse », mais il ne s’adresse pas qu’à la jeunesse. J’aime sa façon d’envisager la narration. Il n’y a jamais de méchants, ça n’existe pas chez Alex Cousseau ! C’est pourtant un roman d’aventures avec beaucoup de poésie, de magie, d’images. Ça m’a fait penser à Cent ans de solitude de Garcia Márquez. Il parle de transmission, de ces histoires que nous devons porter même si elles ne sont pas directement notre propre histoire.

 Comment vos lectures influencent-elles vos illustrations ?

R.L. : Mes influences viennent de l’image. C’est une sensibilité qui remonte à l’enfance. Il existe un livre déterminant pour chacun. Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov a été un de ces livres déterminant pour moi lorsque j’ai eu dix-neuf ans. J’ai toujours en tête l’idée de pouvoir l’illustrer un peu à l’ancienne, comme au XIXe siècle. Ce livre a les ingrédients qui me plaisent : le fantastique poétique. Il y a une sorte d’étrangeté qui génère plus de la curiosité que de la peur. Après la Révolution russe, le diable arrive à Moscou sous la forme d’un homme. Il est magicien et il est accompagné d’un sbire à la chevelure rousse et d’un gros chat qui parle. Boulgakov a mis vingt-cinq ans à écrire ce livre et c’est une œuvre inachevée. Il a réussi à contourner la censure, à louvoyer. J’ai lu beaucoup de choses sur lui. Je pourrai mettre à ses côtés John Fante ou Garcia Márquez.
Il y a aussi une influence que j’ai retrouvée très tard. Cela fait parti des images traumatiques, celles qui marquent et pour moi, ce sont les images d’Ivan Bilibine. Je l’ai découvert lors de la réédition de contes traditionnels réécrits par Luda. Bilibine les a illustrés sous l’influence du courant Art déco russe. C’est un dessin somptueux, dans le trait, la mise en couleur. J’avais dix ans quand j’ai découvert son travail par le biais de ma grand-tante qui récupérait des livres. Je n’ai pas lu les contes, mais j’ai regardé les images. Le temps est passé et je les ai oubliées. Une fois devenu illustrateur, je suis tombé sur une réédition de Bilibine parue aux éditions du Sorbier. Cela a provoqué chez moi une grande émotion. Récemment, j’ai illustré un conte de Franck Prévot et j’ai « fait » mon Bilibine à ma petite échelle, ce que j’avais déjà fait pour le Bestiaire fabuleux (texte de Maxime Derouen, éd. Gautier Languereau). Bilibine a une justesse de l’image. Il était habité par les histoires qu’il illustrait.

Vos exigences de lectures engendrent-elles une exigence dans votre travail de création ?

R.L. : Je n’ai aucune prétention, mais il y a une chose que je sais : faire de mon mieux à chaque fois avec les moyens que j’ai sur le moment. Dans le champ artistique qui est le mien, j’ai l’impression que l’on progresse toute notre vie. Cela me fascine, car cela ouvre des possibles que je me serais interdits avant. Plus j’avance dans ma capacité à comprendre le dessin, plus j’avance vers ce dont je rêvais quand j’étais petit. Alors, je pourrais peut-être un jour illustrer un livre comme Le Maître et Marguerite. Ce qui m’empêcherait de le faire, c’est l’économie du livre. La réalité du métier est un peu triste, il y a des techniques de création qui ne sont plus rentables. Il faut se réinventer pour faire face à ce durcissement. Les grands rêves de création sont un peu enterrés à cause de ça. Et puis je ne fais que les projets que j’aime. Sans cette condition, je ne pourrai pas les faire. Il y a beaucoup de façon d’exercer notre métier, mais j’ai la prétention de participer à la littérature de jeunesse et non à un produit (ce qui n’est pas forcément péjoratif), c’est-à-dire que j’ai la volonté de faire des œuvres qui partent d’une envie d’un auteur pour arriver jusqu’au lecteur.

Quel pouvoir ont le livre et la lecture pour vous ?

R.L. : Mon rapport premier au livre reste — et ça l’était déjà quand j’étais gamin — la bande dessinée. À l’époque, ce n’était pas considéré comme de la lecture. Le livre est un support ultra puissant. L’objet, ce qu’il contient, est puissant, car la bulle que cela génère quand on est dans la lecture est unique. Quand tu es lecteur, tu es acteur parce que les images, c’est toi qui les produits. C’est une construction intérieure. Et je crois que les livres peuvent changer la vie de quelqu’un, son regard sur le monde et je suis très fier de pouvoir m’exprimer dans ce support. Aussi parce que les rencontres que provoquent les livres sont importantes et le public de lecteurs s’agrandit.
Les livres m’accompagnent dans ma perception de l’humanité. Quand on est lecteur, il y a quelque chose de l’ordre de l’éthique qui s’édifie. Cela se répercute sur notre façon d’être, nous sommes le résultat de nos lectures. Cela nous met dans un état de connexion avec le sens des mots, avec la pensée complexe, c’est un chemin. Pour moi, les rencontres scolaires sont très importantes, pas tant pour partager les livres que l’on aime, mais pour se dire que cela peut avoir des répercussions : les enfants comprennent qu’ils peuvent se nourrir eux-mêmes. Je crois sincèrement que les gens éloignés de la lecture sont plus facilement manipulables parce que la lecture permet inexorablement de développer le sens critique. Les livres ont une influence sur soi, sur nos émotions, c’est évident.

Régis Lejonc consacre son temps à l’illustration et au dessin, caché quelque part entre les ruelles de Bordeaux.

Régis Lejonc nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Régis LEJONC :

Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes, texte de Franck Prévot, HongFeï Cultures, 2018

Tu seras ma princesse, texte de Marcus Malte, éditions Sarbacane, 2017

Cœur de bois, texte de Henri Meunier, éditions Notari, 2017

Kodhja, texte de Thomas Scotto, éditons Thierry Magnier, 2015

Ernesto à Hossegor

Ernesto à Hossegor

Le salon du livre d’Hossegor accueillait pour ses 20 ans la lecture dessinée « Raconte-nous, Ernesto », une création originale autour de l’album « Ernesto » de Marion Duclos, portée par un texte inédit de Romuald Giulivo.
Merci à la ville d’Hossegor, à l’organisation du salon, et tout spécialement à Anne Tautou pour ce moment.
(crédits photos : ville d’Hossegor)

Richard Guerineau

Richard Guerineau

En plus de son talent, sa plume alerte et son dessin au style vif, expressif, Richard Guérineau possède une bonne humeur débordante. C’est chez lui, entre deux allers-retours aux ateliers Flambant Neuf qu’il partage avec les dessinateurs Alfred et Régis Lejonc, qu’il nous reçoit pour nous inoculer son virus pour les livres et le dessin.

 

Propos recueillis par Romuald Giulivo

 

Qu’est-ce qui est venu en premier dans ta vie de lecteur : l’image ou le texte ?

Richard Guérineau : En réfléchissant aussi loin que mes souvenirs me portent, je dirais que les deux sont arrivés en même temps. Et par la bande dessinée, sûrement parce qu’il n’y a pas de hasard. Enfant, je forçais tous les soirs mon père à me lire les mêmes albums de Lucky Luke. Je ne savais pas encore déchiffrer, j’étais avant tout concentré sur l’image, mais si par malheur il sautait plusieurs bulles pour s’épargner, je le sentais et le rappelais à l’ordre. C’est vraiment la conjonction des deux, texte et images, qui m’a très tôt fasciné. La façon dont les cases s’enchaînent pour raconter une histoire, le mystère de ce mode de lecture au final très complexe qu’est celui de la BD, faisant appel à un dialogue entre les mots et les dessins. J’ai d’ailleurs très vite commencé à copier des planches pour tenter de comprendre comment ça fonctionnait et je l’ai fait jusqu’à mon bac, jusqu’à ce que j’entame des études d’arts plastiques – domaine où la bande dessinée est au mieux vue avec beaucoup de condescendance et au pire complètement dénigrée.

C’était quoi la bande dessinée que l’on pouvait lire lorsque tu étais jeune ?

Richard Guérineau : Dans mon cas, c’était surtout les grands classiques. Tout simplement parce que c’était ce que l’on trouvait au rayon BD du supermarché où je passais mon temps pendant que mes parents faisaient les courses. Gamin, j’étais complètement fan de Blueberry. Plus généralement, j’étais à fond dans le western. J’en regardais chaque mardi à la télé avec mon père, et je dévorais toutes les séries du genre : Blueberry donc, mais aussi Cartland, Mac Coy, etc. J’ai eu une longue période monomaniaque, j’étais fasciné par l’imagerie du western au sens large : non seulement les objets — les selles, les chapeaux, les pistolets, etc. —, mais aussi les couleurs, les lumières qui lui sont propres.

La prose est arrivée plus tard ?

Richard Guérineau : J’ai eu évidemment quelques passages obligés étant enfant, j’ai lu Le Club des cinq ou d’autres tomes de La Bibliothèque verte, mais on ne peut pas dire que ces livres m’aient laissé de grands souvenirs. Je suis réellement tombé en littérature à l’adolescence par le biais du genre. J’ai dévoré Lovecraft, j’ai dévoré Tolkien et aussi pas mal de polars. Je continue d’ailleurs à lire du genre aujourd’hui, mais je n’y suis pas enfermé, je peux me faire plaisir tant avec un bouquin de science-fiction qu’un bon roman intimiste. Je fonctionne le plus souvent par période. Si je découvre un auteur dont un titre me met une claque, je veux ensuite aller explorer le reste de travail et je peux ne plus en sortir pendant des mois, tant que je n’ai pas lu la quasi-totalité de son œuvre. Ça m’a fait ça avec Ellroy, avec McCarthy. Je suis très attiré par les pavés de 800 pages, dont la lecture vous aspire et qu’on retrouve chaque jour, chaque soir avec impatience. Je suis aussi un peu un teigneux, j’aime quand il faut s’accrocher. Étant un grand fan d’Alan Moore, j’ai par exemple lu les 1300 pages de Jérusalem sans en sauter une seule. Le livre est très complexe, certains chapitres sont écrits dans une langue presque phonétique, mais j’ai fourni l’effort et me suis laissé embarqué. Ça ne vaut pas les meilleures BD dont il a signé le scénario — From Hell bien sûr, ou encore Promethea que je tiens pour l’un de ses chefs-d’œuvre —, mais c’était un chouette voyage.

Toi qui as notamment adapté des romans, quel regard portes-tu sur les liens entre littérature et bande dessinée ?

Richard Guérineau : On essaie toujours de ramener la BD soit vers la littérature soit vers le cinéma, plutôt que lui donner un statut spécifique, celui d’une narration faite en même temps de mots et d’images. Nous avons en France une tradition culturelle encore très littéraire — beaucoup plus que dans les pays anglo-saxons. L’écriture en prose est chez nous sacralisée, quand la bande dessinée demeure — malgré ou peut-être à cause de son succès — cantonnée dans le domaine du divertissement. J’ai donc du mal avec cette question. Toutefois, force m’est de constater que, en vieillissant, je suis de plus en plus attiré dans mes lectures ou dans mon travail par une BD que l’on pourrait qualifier de plus littéraire, même si je n’aime pas ce mot. J’ai envie de sortir du format classique 46 pages, j’ai l’impression d’en avoir fait le tour et préfère des livres plus amples, des univers plus développés et où je peux m’immerger — en gros ce que l’on nomme aujourd’hui des romans graphiques même si, là aussi, je ne suis pas fan du terme.
Quand je fais des albums comme Charly 9 ou Henriquet, je réponds à des envies plus littéraires. Mais je demeure très attentif à un écueil dangereux en BD, celui de devenir verbeux. On parlait d’Alan Moore tout à l’heure et, sur cette question, son travail demeure pour moi une référence : à quelques exceptions près, il a su produire des ouvrages très écrits, mais avec le bon dosage entre mots et images.
J’ai l’impression d’être à une période de mon travail d’auteur où j’ai enfin digéré mes influences. Je cherche par la lecture des surprises dans d’autres univers, d’autres approches qui viendront peut-être alimenter mes futurs albums. Je dis peut-être, car je veille toujours à rester dans la position du lecteur, plutôt que celle qui consisterait à décortiquer toutes les œuvres qui nous passent entre les mains. Quelque part, le plaisir de lecteur importe avant tout le reste.

Richard Guérineau vit dessin et écriture, quelque part à la frontière bordelaise.

Richard Guérineau nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

 

Bibliographie sélective de Richard Guérineau :

Henriquet, l’homme reine, éditions Delcourt

Charly 9, (d’après le roman de Jean Teulé), éditions Delcourt

Après la nuit, (scénario : Henri Meunier), éditions Delcourt

Le chant des Stryges, (scénario : Éric Corbeyran), éditions Delcourt

Laurent Queyssi

Laurent Queyssi

C’est dans un recoin de la bordure galactique bordelaise, là où il a établi sa base et travaille nuit et jour à écrire ou traduire depuis l’anglais — romans, nouvelles, scénarios de bande dessinée — que nous avons soumis Laurent Queyssi au test de Voight-Kampff afin de faire parler ce boulimique de pop culture sur son rapport à la chose imprimée. Et les résultats sont forcément intrigants.

Propos recueillis par Romuald Giulivo

 

Comment a débuté ton chemin dans la lecture ?

Laurent Queyssi : J’ai lu avant même de savoir déchiffrer. Ça a débuté avec Les Aventures de Tintin, que ma mère m’achetait chaque dimanche, à peu près je pense à l’âge où j’ai perdu mon père. Et puis quand j’ai eu tous les albums, elle a continué avec les Astérix. Je me souviens d’ailleurs, lorsque j’ai vraiment su lire, j’ai été très déçu qu’Astérix ne soit pas le gros ; pour moi c’était lui le héros de ces histoires. Je suis donc venu à la lecture par l’image, et avant tout par la bande dessinée. C’est toutefois peu après cela que je suis arrivé aux romans — Jules Verne, la bibliothèque rose —, d’une façon ordinaire, plutôt banale et apaisée. Jusqu’à l’adolescence, où tout a explosé. Il y avait une petite bibliothèque dans la ville où j’habitais et j’ai découvert soudain un territoire inconnu à explorer, des auteurs de toutes les nationalités, des livres de tous les genres. Même si je me suis assez vite concentré sur un rayon en particulier, car je crois avoir lu en trois ans l’intégralité des ouvrages de science-fiction dont disposait la bibliothèque.

D’où te vient ce goût pour le genre ?

L.Q. : De l’école, indéniablement. En classe de cinquième, j’ai étudié Niourk de Stefan Wul, et cette lecture m’a profondément marqué. J’ai alors fouillé le CDI de mon collège pour découvrir ce qui pourrait s’en rapprocher, et je suis tombé sur une collection quasi complète de la revue Fiction [1]. J’étais évidemment trop jeune pour cette publication qui contenait des nouvelles très littéraires, très politiques, mais quelque chose dans ces textes m’a fasciné et ne m’a plus lâché. C’est plus tard, au lycée, que j’ai commencé à lire autre chose. J’ai lu Burroughs, j’ai lu Bukowski, c’est-à-dire tous ces romans qui fascinent les adolescents se piquant de littérature. Tout ce qui peut permettre de se démarquer, ces ouvrages qu’on se repasse quand on apprécie le rock — et il n’y a pas beaucoup de rock chez Flaubert, je le pressentais déjà et l’ai constaté une fois à la fac. Ma passion pour la littérature est clairement indissociable de celle que j’entretiens pour la musique. Je grandissais dans un désert culturel et nous étions à l’affût des disques, des livres, de tout ce qui pouvait nous apporter un peu d’air frais. Tout était lié. Les auteurs que nous lisions citaient des tonnes de groupes que nous allions écouter, et vice-versa. C’est ainsi je pense que je suis tombé sur Ubik de Philip K. Dick, et cela a changé ma vie. Vraiment, littéralement. J’ai découvert grâce à lui que la science-fiction ne se résumait pas à des histoires de vaisseaux spatiaux, j’ai réalisé que c’était plus dingue encore que tout ce que j’avais imaginé, ça pouvait être aussi de la grande littérature, ça pouvait puiser dans le mysticisme, la science, la philosophie… Dick ne m’a alors plus quitté. J’ai bossé sur lui à la fac, je viens de sortir une bande dessinée sur sa vie. Depuis toutes ces années, sa littérature ne cesse de me poursuivre…

D’être aujourd’hui traducteur et donc de lire en deux langues, cela a-t-il changé quelque chose dans ton rapport à la lecture ?

L.Q. : Je n’ai pas l’impression. Mis à part que je lis quand même encore, après toutes ces années, un peu plus lentement en anglais. Mais par exemple, j’aime toujours beaucoup lire des ouvrages traduits. Pour voir ce que font les autres, leur piquer des trucs. Il arrive bien évidemment des fois — sur certaines phrases, certains passages — où tu te dis que tu n’aurais pas fait les mêmes choix, mais rien ne permet d’affirmer que c’est toi qui as raison, et je trouve cela plutôt chouette. Ce n’est pas que tu pressens parfois des périphrases pour contourner des expressions idiomatiques de la langue source ; c’est plutôt le même sentiment qui parfois te saisit lorsque tu lis un auteur français et butes sur des tournures dont tu sais qu’elles ne sont pas dans ton registre d’écriture, sur des modes de récit que tu n’aimes pas employer. J’avoue ainsi ne pas comprendre ceux de mes confrères qui ne lisent plus de traduction. Je trouve que c’est se priver à la fois d’un plaisir simple et d’une réelle source de réflexion sur notre travail.

Est-ce au final la lecture qui t’a donné envie d’écrire ?

L.Q. : C’est surtout le fait de ne pas savoir dessiner. De vouloir faire de la BD, mais d’être tellement nul en dessin, d’avoir essayé pendant des années pour finir par me dire qu’il me fallait un autre moyen pour raconter les histoires que j’avais en tête. J’aimais tellement les histoires, toutes les histoires. Et surtout celles que je trouvais à l’époque dans des objets peu attrayants – ces Comics à couverture souple que j’achetais en maison de la presse, ces romans poche de SF aux couvertures improbables. Ces histoires-là, j’avais l’impression d’être le seul à connaître leur valeur, un peu comme certains récits des Pulps dans les années 30, ces magazines bon marché qui passaient alors pour de la sous-littérature, mais qui publiaient pourtant Chandler, Hammett, Lovecraft ou London. Du coup, mon travail d’auteur ressemble étroitement à mon parcours de lecteur. J’ai envie d’écrire de tout, partout. Tu apprends à écrire en lisant, et ce quoi que tu lises. Je me demande même à quel point tu n’écris pas pendant longtemps ce que tu as lu.

[1] Fiction est une revue de science-fiction française publiée pour la première fois en octobre 1953. C’est la revue française qui a connu la plus grande longévité dans le domaine puisqu’elle a compté 412 numéros avant de s’éteindre en 1990.

Laurent Queyssi consacre son temps à l’écriture, la traduction et la guitare, quelque part dans une galaxie lointaine, très lointaine…

LAURENT queyssi

Laurent Queyssi nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

 

Bibliographie sélective de Laurent QUEYSSI :

auteur

Phil, une vie de Philip K Dick, avec Mauro Marchesi (dessin), éditions 21g
Allison, éditions Moutons électriques
Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps, éditions ActuSF

traducteur

Normal, Warren Ellis, éditions Au diable Vauvert
Tous les oiseaux du ciel, Charlie Jane Anders, éditions J’ai lu
All-Star Superman, Frank Quitely, Jamie Grant, Grant Morrison, Urban Comics

 Pour en savoir plus :

http://laurentqueyssi.fr/site/