Claude Chambard

Claude Chambard

Les livres occupent chaque recoin de la maison, entassés, rangés. La bibliothèque est un palais. Nous sommes attablés dans la salle à manger. Le café est chaud. Je sais déjà que je ne pourrai pas tout raconter de cet amour des livres qui rend cet homme si vivant, son regard si brillant et son rire si clair. Claude Chambard est un insatiable lecteur. Un lecteur veilleur et généreux.

Propos recueillis par Lucie Braud

 

Vous souvenez-vous du premier livre que vous avez eu entre les mains ?

Claude Chambard : Je m’en souviens et je l’ai toujours. Tout ce qui était à moi a pourtant disparu lorsque ma grand-mère a vendu la maison de famille. Par un extraordinaire hasard, ce livre a survécu et je l’ai retrouvé après sa mort. C’est ma marraine qui me l’avait acheté à la Noël 1954 qui précéda mon entrée au cours préparatoire : Histoire de Monsieur Colibri (Gründ, écrit par Marcelle Guastala et imagée par Suzanne Jung, 1947). Monsieur Colibri est marié, il a des enfants et un petit chien. Un jour, il tombe et se casse la tête. On appelle le docteur Guéritou qui essaie de coller les morceaux de sa tête, mais ça ne tient pas. Le docteur apporte alors une tête en sucre. Hélas, monsieur Colibri retombe et se casse encore la tête. On  remplace par une tête en bois, mais ses filles, sa femme et le chien se plaignent parce que les échardes piquent. Après bien des changements inadéquats, le docteur à l’idée d’une tête en chocolat. Dès lors, il faut changer la tête du bon père de famille tous les jours parce que sa femme et sa fille la lui mangent tous les soirs. J’adorais l’idée d’un père prêt à se faire manger la tête par sa famille, parce que, un père, je n’en avais pour ainsi dire pas. C’est plus que le premier livre que j’ai eu entre les mains, c’est le livre dans lequel j’ai appris à lire, par reconnaissance instantanée des mots que je suivais lorsque ma marraine me lisait le livre et que je reconnaissais seul à l’œil et que j’avais l’histoire en mémoire.

Comment sont arrivés les livres dans votre vie et quelles conséquences ont-ils eues ?

Claude Chambard : Ma pourvoyeuse de livres, c’était cette marraine qui était maîtresse d’école à Paris. L’apprentissage de la lecture et de l’écriture a été décisif dans ma vie. Au fond, peut-être que je n’ai jamais rien lu d’autre que cette Histoire de Monsieur Colibri. J’ai appris à vivre dans les livres. Le monde qu’ils me décrivaient, était un monde auquel je n’avais pas accès dans la vie normale. Je vivais dans un village de l’Yonne, avec mes grands-parents très âgés et les quatre premières années, je ne fréquentais quasiment personne de mon âge, à part les deux petites filles de la ferme d’à côté et ma très jeune cousine qui venait deux ou trois fois par an. Jusqu’à mes neuf ans, je ne voyais d’enfants qu’à l’école. J’avais beaucoup de temps pour lire. Les livres changeaient, ils grossissaient, ils devenaient plus importants. Ma marraine me fournissait toujours, et mon grand-père aussi. Chaque fois que nous allions à la ville, nous passions dans une librairie où j’achetais ce que je voulais. Dans le village, il y avait aussi monsieur David qui possédait une grande bibliothèque. Il m’a fait lire, entre dix et douze ans, certains Balzac – Le Père Goriot me faisait tellement pleurer –, Sans familled’Hector Malot (évidemment je me prenais pour le petit Rémi), Jules Verne et Alexandre Dumas, mais aussi Jacques le Fataliste, Émile ou Les Souffrances du jeune Werther qui n’étaient pas vraiment pour mon âge. À dix ans, je m’étais retrouvé seul avec mon grand-père et ce furent les plus belles années de mon enfance et de mon adolescence. Avec lui, j’avais le droit de fréquenter les enfants du village, de courir les champs et les bois. Néanmoins, j’avais pris le goût de la lecture et j’adorais rentrer chez moi et me jeter sur mon lit avec un livre. Ce qui m’intéressait dans la lecture, c’était l’idée de découvrir des mondes que je ne connaîtrai jamais, de ne plus être dans un réel plus ou moins agréable et somme toute un peu banal. C’était un peu rude la vie qu’on menait à la campagne, sans aucun confort. Le grand événement fut, lorsque je rentrais au lycée, ma rencontre avec Magdi Senadji – qui allait devenir un immense photographe et qui est mort bien trop tôt –, mon ami définitif qui va me montrer tant et tant de nouveaux univers.

Enfant, comment la lecture vous amène-t-elle à l’écriture ?

Claude Chambard : Enfant, j’aimais, comme je viens de le dire, beaucoup être seul pour lire, mais aussi pour écrire. Dès que j’ai su écrire au CP, je suis devenu l’unique rédacteur d’un journal constitué d’une feuille à grands carreaux pliée en quatre. Je dessinais les images. Le texte était très court. Il y avait une histoire à suivre dans le numéro suivant. Mes copains et copines se passaient l’unique exemplaire. Puis j’ai écrit des pièces de théâtre pour mes marionnettes, parce dans le grenier au dessus de sa forge, mon grand-père m’avait fabriqué un théâtre de marionnettes avec rideaux coulissants et toutes sortes de décors. Quand j’avais fini une pièce, j’invitais les copains et ils assistaient à ma représentation. J’en ai écrit un sacré paquet. Donc très tôt, j’ai été un auteur dramatique, ça m’a passé. Quand on achète des marionnettes dans le commerce, il y a des modèles précis – le loup, le gendarme, Guignol, Gnafron, la princesse, le vieux Roi, le bandit, le crocodile etc. et je jouais avec ces archétypes et aussi avec ceux des histoires que je lisais. Mais j’aimais bien inventer et il fallait que les pièces captivent mes copains. À quinze ans, sont arrivées dans le village deux sœurs qui faisaient du théâtre à Paris. On a joué du Molière, du Racine, Cyrano de Bergerac, et on a aussi écrit des pièces souvent en adaptant ce que l’on connaissait. Puis au lycée, avec Magdi, on a fait une petite revue avec des notes de lecture, des poèmes, des rubriques cinéma, musique etc. Donc l’écriture, vous voyez, ça n’a jamais cessé.

Que change votre rencontre avec Magdi Senadji ?

Claude Chambard : Quand je suis rentré en sixième au lycée à Dijon, je lisais déjà beaucoup, on l’a vu. Quelques auteurs se sont ajoutés : Eugène Sue, Conan Doyle, Stendhal, Georges Sand, Edgar Poe, beaucoup d’auteurs des siècles passés, mais Magdi, lui, est déjà plus dans le contemporain parce que son frère plus âgé lui fait lire des livres récents. Donc je me suis mis à la littérature récente. Un des premiers livres qu’il m’a fait lire, c’est La Puissance et la gloire de Graham Greene. À Dijon, il y avait une librairie, près de la Chouette, où on achetait toutes les semaines un livre de poche. Je découvre Maurice Genevoix, Colette, Mauriac, Kessel, Saint-Exupéry, Giono, Bernanos  – qui ne me quittera plus –, John Steinbeck… la classe de philo me fait aimer Montaigne et les grecs. Avec lui je vais aussi pour la première fois dans un musée, celui des Beaux-Arts de Dijon, qui est toujours magnifique. Ses parents nous incitaient beaucoup à visiter les musées, aller dans les galeries, mais aussi au cinéma, au théâtre, au concert. J’avais l’impression d’entrer dans un temple idéal où tout ce que je voulais voir du monde était là, comme dans la littérature. J’ai acheté une version de la Bible en poche parce que j’avais compris que 70% de la peinture abordaient des thèmes bibliques et que ça m’aiderait bien à comprendre. L’expérience du musée a été bouleversante et ne m’a plus quitté. La musique, je la découvre chez lui où il y a un pick-up et des disques que l’on peut écouter quand on veut. Avant 1962, je n’étais allé au cinéma que deux fois dans ma vie. Après notre rencontre, des films on en voit plus qu’à notre tour et on lisait Les Cahiers du cinéma. Peinture, cinéma, littérature, musique deviennent le centre de mon existence. Cela n’a pas changé, je ne peux pas vivre sans cinéma, sans musique, sans peinture, sans littérature.

En mai 68, vous quittez Dijon pour Bordeaux. Cela change-t-il votre rapport à la lecture ?

Claude Chambard : Je suis allé trois jours au lycée et ce furent les barricades. J’avais des convictions depuis longtemps, mon grand-père était un vieil anar.  Donc 68 m’occupe beaucoup mais dès l’été je continue à lire, à écrire des choses brèves, des textes que je vais publier très vite dans de petites revues confidentielles. À ce moment-là, il y a une bascule qui se fait. Je découvre pour de vrai la poésie qui m’avait à peine frôlé jusque là. La découverte de Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, du Bellay, Ronsard, Lautrémont, Chateaubriand, mais aussi Char, Bonnefoy, et plus largement de Raymond Queneau, André Hardellet, Sartre et Beauvoir, Marguerite Duras, Faulkner, Kawabata, Katherine Mansfield, Carson McCullers, et tant d’autres. Les écrivains que je lisais jusque là étaient morts ou vieux. À partir du début des années 70, je lis des écrivains qui ont mon âge ou sont à peine plus vieux que moi. Je découvre Jean Ristat, Denis Roche, Pierre Guyotat, Sollers, Marcelin Pleynet, Maurice Roche. Louis Calaferte. Au début des années 80, je lis Georges Perec, Liliane Giraudon, Jean-Jacques Viton, Franck Venaille, Denis Roche, Mathieu Bénézet, Emmanuel Hocquard, Pascal Quignard – certains sont devenus des amis chers. Je fais une revue, puis une maison d’édition avec ma compagne et je me mets à écrire pour de bon. Je lis comme un forcené : chaque livre doit être le moyen de voir si ça peut me donner des calories pour faire les miens. Donc la lecture se transforme. Le côté ricochet du livre qui entraîne un autre livre se met en place : dans chaque livre, je trouve des choses qui m’envoient à d’autres livres. Je lis de la philosophie : Deleuze, Derrida, Nancy, Lacoue-Labarthe, Clément Rosset. Je découvre Kafka qui m’emmène à Robert Walser qui m’entraîne à Joseph Roth qui me fait découvrir Walter Benjamin. Lisant Benjamin, je repense à Montaigne que j’ai lu au lycée. Je suis très obsessionnel, quand j’aime un auteur, il faut que j’y aille. Ce qui est incroyable, c’est de s’apercevoir que c’est sans fin, qu’on n’y arrivera jamais. Ce que j’aime, dans la lecture, c’est découvrir quelque chose qui me bouleverse, et tout comme je ne lis pas qu’un seul livre à la fois, je n’écris pas qu’un seul livre à la fois. Tout ça est intimement lié. Plus je vieillis, plus les lectures sont profitables. C’est vraiment un choc quand je découvre Max Sebald en lisant Austerlitz qui est son unique roman. Il vient juste de mourir, ça me désespère et je ne lâcherai plus jamais ses chefs d’œuvre que sont Les Émigrants, Les Anneaux de Saturne, Vertiges, ou son essai essentiel, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, et sa poésie, ce formidable livre qu’est D’après nature. Ce sont des livres qui me racontent une histoire personnelle que j’ignorais. Max Sebald, c’est un frère, un écrivain dont je ne peux me passer, tout comme mes amis Pascal Quignard et sa Vie secrète, ses Petits traités, son Dernier Royaume, et Pierre Bergounioux, Ce pas et le suivant, L’Orphelin et son formidable Journal. Il n’y a pas un jour où je ne lise pas un de ceux là, pas une semaine sans que je lise les poètes chinois – Li Po, Tchouang Tseu, Shen Fu, Du Fu, Wang Wei, Li Bai… les plus anciens qui sont aussi les plus modernes, pas un mois sans Annie Dillard, Mathieu Riboulet – trop vite disparu –, Vélimir Khlebnikov, Pierre Michon, Antonio Lobo Antunes, Michel Chaillou – un frère – et aussi bien mes vieux Michelet, Chamfort, Joubert. Stoppons là. Ce sont mes fondamentaux. On ne lit plus pareil après certains livres : ils ouvrent des voies et en n’en fermant aucune permettent de mieux tracer son chemin de lecture, de veille, car tout lecteur est un veilleur.

crédits photo : Philippe Massière

Claude Chambard est né en 1950 à Dakar, au Sénégal. Son premier pas en France a lieu à Marseille à la descente du bateau. Dès lors, enfance en Bourgogne, adolescence en Franche-Comté. Arrive pour 1968 en Aquitaine.

Depuis, vit, lit et écrit à Bordeaux (Gironde) et à Pontlevoy (Loir-et-Cher).

Éditeur, avec Sophie Chambard, à l’enseigne – aujourd’hui en sommeil – de À Passage/Le Coupable depuis 1979.

Claude Chambard nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Claude Chambard :

  • Cette modeste élégance, encres de Anne-Flore Labrunie, Baume-les-Dames, France, Æncrages & Co, 2016

  • Le Vertige des possibles, in La Double vie des Capus, photographies de Mélanie Gribinski, Bordeaux-Pantin, France, Le Castor Astral, 2014

  • Un nécessaire malentendu, tome 5, Tout dort en paix, sauf l’amour, Coutras, France, Éditions le bleu du ciel, 2013

  • Le Jour où je suis mort, Serres-Morlaàs, France, Éditions Atelier In8, coll. « La Porte à côté », 2011

 

  • Un nécessaire malentendu, tome 4, Carnet des morts, Coutras, France, Éditions le Bleu du ciel, 2011

  • Un nécessaire malentendu, tome 3, Le Chemin vers la cabane, Bordeaux, France, Éditions le Bleu du ciel, 2008

  • Un nécessaire malentendu, tome 2, Ce qui arrive, Bordeaux, France, Éditions le Bleu du ciel, 2003

  • Un nécessaire malentendu, tome 1, La vie de famille, Bordeaux, France, Éditions le Bleu du ciel, 2002

Guillaume Bouzard

Guillaume Bouzard

De Chizé, ce petit village des Deux-Sèvres, je connaissais sa forêt et son parc animalier. Et puis, j’y ai découvert Guillaume Bouzard. Sa boîte aux lettres recouverte d’autocollants multicolores, de messages préventifs et de recommandations amicales, en dit beaucoup sur l’humour du personnage. Les effluves de tarte aux tomates du jardin embaumaient son salon lorsqu’il a entrepris de me parler de ses lectures.

Propos recueillis par Lucie Braud

 

Quel lecteur étais-tu enfant et quel lecteur es-tu devenu ?
Guillaume Bouzard : Je ne suis pas un lecteur de livres sans image. Je suis un lecteur de bandes dessinées et un lecteur de magazines et de journaux. Je bosse pour Spirou, Fluide glacial, Le Canard Enchaîné donc je lis tous ces trucs-là et les magazines à deux balles qui sont chez le médecin. J’ai des livres chez moi parce que j’ai toujours été entouré de livres. Les romans que j’ai, je les ai chinés. La plupart, je ne les ai pas lus. Peut-être que je le ferais quand je serai à la retraite. Inconsciemment, je dois me dire ça, je lirai tous ces bouquins quand je ne pourrai plus dessiner.
Dans ma plus tendre enfance, mon père était ouvrier, mais lecteur, abonné au Canard Enchaîné. Il lisait de la bande dessinée, pas beaucoup parce que mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent. Il m’a abonné à Spirou, je devais avoir sept ans. Ça a été la révolution pour moi. La première fois que j’ai lu Spirou, je suis allé me mettre sur les toilettes, c’est ce que je dis aux gamins, c’est le meilleur endroit pour lire. Je suis tombé sur Les Tuniques bleues et j’ai pris un flash. J’ai du mal à savoir si c’est la réalité, mais je suis persuadé que ce sont Les Tuniques bleues dans les toilettes qui m’ont donné le goût de la bande dessinée. Quand les gosses abandonnent le dessin vers sept ans, c’est à ce moment que j’ai mis les pieds dedans. Parmi mes autres lectures marquantes, il y a Le Club des Cinq. J’allais tous les samedis dans un petit magasin d’occasion à St Maixent l’École. Ma mère me donnait quelques francs et je me précipitais acheter Le Club des Cinq que je lisais pendant le week-end. J’avais peut-être dix ans. J’ai des souvenirs de lecture incroyables, des samedis entiers. J’étais embarqué. Ils partaient en bateau sur une île et je me voyais sur l’île. Je faisais partie du Club.

Des livres que tu as lu qui t’ont particulièrement marqués ?
Guillaume Bouzard : Les Megg, Mogg and Owl, d’Hanselmann. C’est hyper trash, c’est ce que je lis de mieux en ce moment. C’est une histoire de sorcière toxico qui couche avec son chat qui parle. C’est déjanté, drôle et fin. Ça va te plaire, c’est terrible. Sinon, je lis avec délectation L’Arabe du Futur de Riad Sattouf. Sa façon de raconter me plaît parce que Riad, il est malin, il est intelligent, il raconte bien sans en faire des tonnes. Il sait tout doser. C’est aussi fort que Maüs dans les années quatre-vingt, une pierre angulaire de la bande dessinée autobiographique et des romans graphiques. J’ai lu beaucoup d’autobiographies à la belle époque des maisons d’édition indépendantes, quand l’Association s’est montée, Les Requins Marteaux, Six pieds sous terre. J’adorais et j’adore encore Menu, ses autobiographies très rock me parlaient beaucoup. J’aimais aussi le travail de Mattt Konture, Approximativement de Lewis Trondheim, le boulot de Laurent Lolmède. Et à un moment, tout le monde en faisait et ça m’a fatigué. C’est pour ça que j’avais créé chez Les Requins Marteaux Autobigraphy of me too, le truc un peu con. Je voulais moi aussi faire de l’autobiographie sauf que dans ma pauvre campagne, il ne m’arrive rien de passionnant donc j’étais obligé de broder. C’était un clin d’œil pour me moquer de cette vague d’autobiographies qui était un peu plombante, mais ça m’a ouvert une voie de création. La fiction me permet de partir dans tous les sens. C’est plus facile de se dire qu’on n’a pas de limites. L’humour permet ça. L’humour te permet d’aller partout sans trop te poser de questions. Ce que j’adore lire aussi, c’est Les Cavaliers de l’Apocadispe de Libon, c’est tellement drôle.

En quoi l’humour est-il important pour toi ?
Guillaume Bouzard : L’humour, c’est une arme redoutable. C’est terrible et j’adore ça. Faire rire, c’est beaucoup plus dur que de faire pleurer. Tu peux sourire et avoir du plaisir en lisant de l’humour, mais l’éclat de rire c’est quelque chose qui n’est pas contrôlé, c’est une bombe. Quand je lis, ça m’arrive rarement d’éclater de rire et ça m’arrive de moins en moins parce que j’ai lu tellement de choses que ça me surprend moins, mais quand ça m’arrive, c’est une jouissance ! Et les éclats de rire marquent ma mémoire. Mon but ultime dans la vie, c’est de faire rire à travers mes BD et quand c’est le cas, c’est réussi. Mon premier éclat de rire, je les dois à Daniel Gossens. Pour moi, c’est le meilleur. J’aime bien l’humour débile qui n’a pas trop de sens, mais qui s’accroche à quelque chose de réel. Quand ça gratte un peu, je trouve ça plus drôle et plus intéressant, mais il faut que ce soit mis en scène, il y a tout un cheminement pour amener l’éclat de rire.

Tes lectures ont-elles influencé ta façon de raconter tes histoires ?
Guillaume Bouzard : Probablement parce que j’ai des réminiscences de certaines lectures de bandes dessinées. Une phrase, une citation. Le Club des Cinq m’a beaucoup marqué. J’ai voulu en relire quand mes gamins étaient petits. Tous les soirs, on leur lisait un bouquin. C’était un moment privilégié. J’ai voulu leur en lire un, mais ils n’ont pas du tout accroché. J’étais assez déçu. Et il y a quelques années, j’ai fait une parodie chez Fluide Glacial : Le Club des Quatre. J’ai pris les mêmes personnages, mais j’ai changé les prénoms et j’ai enlevé le chien. Il y a François, un grand blond élégant, intello précieux, que j’ai appelé Jean-Francis. Il y avait Annie, la blonde un peu cul-cul, je l’ai appelé Anita. C’est la pauvre fille gourde. Il y avait Claude le garçon manqué, je l’ai appelé Jean-Claudine. Mike, il me semblait plus punk rock, un peu plus sombre, et plus déglingo, et je l’ai appelé Mickey et il chambre Jean-Francis qui joue au tennis.
Pareil pour Lucky Luke, ça fait partie des personnages que j’avais lus quand j’étais gosse. Pour faire mon Lucky Luke, je voulais tous les relire, j’ai commencé par les deux premiers et je me suis ennuyé terriblement parce qu’il n’avait pas encore ce qu’a apporté Goscinny. Je me suis dit finalement, ce qu’il me reste de Lucky Luke, ce sont les images que j’ai en tête, de mes lectures de gamin donc je vais le faire en me basant sur mes souvenirs. J’avais des images très précises qui revenaient, ce qui est étonnant trente ou quarante ans après, et je suis parti en écriture automatique. J’ai commencé, je ne savais pas du tout où j’allais. Il faudrait que j’écrive un scénario ou un chemin de fer, mais je trouve ça pénible : j’ai l’impression de faire deux fois le même travail. Quand tu improvises, tu te surprends toi-même. Le prix à payer, c’est que je pêche parfois sur la fin de l’histoire qui accélère trop vite parce qu’il faut que je finisse. Mais c’est ma façon de travailler.

Quand tu dis que tu n’es pas un grand lecteur, qu’entends-tu par là ?
Guillaume Bouzard : Je ne suis pas un grand lecteur de livres sans image. J’aime bien pouvoir m’y plonger quand j’ai le temps, mais c’est très rare que je puisse m’octroyer ce temps-là et j’aime avoir le temps. Quand je lis des bandes dessinées en plusieurs tomes, je prends une journée et je lis tout d’un coup. Blast de Larcenet, j’ai pris la journée et j’étais dans Blast. J’ai une mémoire très visuelle, plus pour l’image que pour le texte. Quand je vois une pochette de disque, elle est imprégnée dans ma tête, mais je suis incapable de retenir le titre. Je suis plutôt un lecteur d’image que de texte, à tel point que ce que je vais retenir dans le mot, c’est la typo et pas le sens.

Guillaume Bouzard est auteur de bande dessinée. Il vit dans les Deux-Sèvres.

Guillaume Bouzard nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Guillaume Bouzard :

Jolly Jumper ne répond plus, Dargaud, 2017

Le Club des Quatre, Fluide Glacial, 2005

The Autobiography of me too, Les Requins Marteaux, 2004-2008

Maud Mayeras

Maud Mayeras

Le soleil inonde le centre-ville médiéval de Limoges, le salon de thé est coloré, accueillant, et Maud Mayeras est tout sourire. Elle est intarissable et rit beaucoup, tout en expliquant pourtant sa passion pour les livres à faire froid dans le dos. Sa voix honnête et espiègle nous dit comment on peut trouver dans une littérature noire de quoi alimenter le principal, à savoir avant tout la vie.

Propos recueillis par   Romuald Giulivo

 

Avez-vous souvenir d’un livre qui vous aurait fait devenir lectrice ?
Maud Mayeras : Oui, très précisément même. Étant plus jeune, la lecture m’ennuyait profondément — que ce soit les classiques d’alors pour la jeunesse comme la Bibliothèque rose, ou les ouvrages de littérature générale prescrits par l’école. Tous ces livres me passaient par-dessus la tête et ne me donnaient clairement pas envie de me mettre à lire. Et puis un jour, ma mère, un peu dépitée, m’a conduite dans une librairie afin de stimuler ma curiosité pour l’écrit. Elle m’a proposé de choisir un livre, celui qui me plaisait, sans aucune restriction. Je me souviens avoir alors été interpellé par un ouvrage figurant un clown sur la couverture. J’avais onze ans et j’ai demandé à ma mère de m’acheter Ça, de Stephen King. Elle a d’abord refusé, mais devant mon insistance — « le livre que je souhaite, n’importe lequel, as-tu dit », ai-je rappelé —, elle a fini par céder.
J’ai lu ces 1500 pages d’une traite et ça a été le véritable point de départ de tout ce qui a suivi. J’ai découvert que l’on pouvait faire vraiment peur avec des romans et je me suis vite dit que, moi aussi, je voulais faire ça.
Je suis donc tombée dans la littérature de terreur — Stephen King d’abord, mais aussi C. Barker ou D. Clegg —, avant de m’ouvrir progressivement vers d’autres univers. Mais j’ai toutefois conservé un goût immodéré pour les ambiances marquées, comme par exemple le bayou avec J.R. Lansdale et J.L. Burke, ou les grands espaces américains avec R. Rash et D.R. Pollock.

Quel type de lectrice êtes-vous aujourd’hui ?
Maud Mayeras : Je lis trop peu, hélas. Par manque de temps, mais aussi je dois bien l’avouer, souvent par manque d’envie. Même si je demeure persuadée qu’alimenter sa curiosité est crucial pour créer. En vérité, lorsque l’on écrit, on ne fait souvent que copier, réinventer, s’inspirer de petites choses, de détails pris à droite ou à gauche. Écrire est aussi un sport. Et comme il faut s’entraîner pour bien courir, il faut forcément lire pour bien écrire. Toutefois, pour moi, le cinéma est aussi une source d’inspiration prépondérante. J’aime beaucoup réfléchir à la façon dont sont écrites les histoires au cinéma et je m’en sers beaucoup dans mon travail. J’apprécie tout particulièrement le cinéma coréen, les histoires y sont souvent complètement dingues. Je pense notamment à un cinéaste comme P. Chan-Wook, qui a le don de mélanger terreur et poésie à merveille.
Je continue néanmoins à chercher des livres qui vont me remuer fort. J’aime ça par-dessus tout. J’ai besoin qu’un roman me provoque des montées d’adrénaline, mais bien au chaud sur mon canapé. Dernièrement, ça a été par exemple le cas avec Claustria de R. Jauffret, qui m’a fortement bousculée.
C’est toujours une lecture qui me ramène à l’écriture. Ainsi, après mon premier roman (NDLR : Hématome, éditions Anne Carrière), il s’est écoulé plusieurs années sans que rien ne vienne. C’est la lecture de Sur ma peau de C. Flynn qui m’a soudain donné envie de m’y remettre.

Cela signifie-t-il que, pour vous, la littérature est avant tout un outil de transgression ?
Maud Mayeras : Je ne sais pas. J’aime en tout cas l’idée que l’on puisse tout faire en littérature, qu’il y aura toujours un lectorat concerné. Quelque part, c’est ce qui a permis l’éclosion d’auteurs comme V. Despentes ou M.G. Dantec qui, avec d’autres, ont pas mal fait bouger les lignes dans la littérature française à leurs débuts. Mais cela peut surgir aussi dans une littérature considérée comme plus classique. L’Amant de M. Duras par exemple reste pour moi un livre cultissime, de par notamment son érotisme exacerbé. Comme le dit mon éditeur, Stephen Carrière : « Il n’y a pas de littérature blanche, il n’y a pas de littérature noire. Il y a juste de la littérature. »
Après, je ne sais pas d’où vient chez moi ce goût pour les histoires choquantes ou transgressives. Je sais juste que ça a toujours été là. Je ne suis pas trop attirée par d’autres littératures et, si je change de style de lecture, il y a toujours lien. Si je lis de la poésie, c’est Bukowski. Si je me tourne vers la bande dessinée, ce sont des choses comme Blast de Larcenet. Je crois que j’ai peur de m’ennuyer si je lis autre chose. Même si, du coup, à lire beaucoup de noir, je finis parfois par voir des tueurs en série à chaque coin de rue… Mais n’est-ce pas un peu le cas en vérité ? (rires)

Maud Mayeras est romancière. Elle vit à Limoges.

Maud Mayeras nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Maud Mayeras :

 

Hématome, Calmann-Lévy, coll. « Suspense »

Reflex, Éditions Anne Carrière, coll. « Thriller »

Lux, Paris, Éditions Anne Carrière, coll. « Thriller »

Pour en savoir plus :

entretien au Salon de Brive

Catherine Ternaux

Catherine Ternaux

À l’ombre de la Cathédrale Saint-Pierre d’Angoulême, Catherine Ternaux goûte le silence et la compagnie de l’imposante bibliothèque qui occupe les murs de son bureau d’écriture, tous ces auteurs qui accompagnent ses rêveries et son travail. Et c’est d’une voix calme, mais franche, qu’elle nous confie comment son chemin de lectrice s’est bâti.

Propos recueillis par   Romuald Giulivo

 

Quel rapport entretenez-vous avec la lecture ?
Catherine Ternaux : Un rapport assez complexe, curieusement. J’y suis arrivée très tard. J’ai peu lu dans mon enfance, et plutôt des bandes dessinées, comme s’il m’était alors impossible de me concentrer sans le support de l’image. Ma mère lisait énormément, mais elle était d’une génération qui ne guidait pas, elle m’enjoignait seulement à aller vers les livres et je crois j’ai manqué d’une médiation, d’un accompagnement dans mes choix. J’ai ainsi longtemps nourri une vraie appétence pour la BD, d’abord à travers la presse — Pif Gadget ou Le Journal de Mickey — ensuite en découvrant les albums d’humour grâce à Gotlib. Mais durant toute mon adolescence, pour ce qui est de la littérature au sens strict, c’était le vide interstellaire. J’étais une élève appliquée, je lisais les livres prescrits au collège, mais sans grande conviction. Je me suis mise à la philosophie, aux essais, mais le roman est resté pendant de longues années un objet étrange et lointain pour moi. Si bien que j’ai longtemps ressenti une sorte de culpabilité, comme une honte de ne pas trouver une porte d’entrée dans la fiction.

Comment expliquez-vous cette particularité ?
Catherine Ternaux : C’est difficile à dire. En vérité, encore aujourd’hui, j’oublie ce que je lis. Je suis incapable de raconter un roman, même si sa lecture est récente. Peut-être est-ce pour cela que je suis avant tout attirée par des ouvrages où l’histoire compte peu. C’est notamment grâce aux conseils de mon mari — Jean-Paul Chabrier, écrivain — que j’ai ouvert considérablement mon champ de lecture. Il m’a fait découvrir beaucoup d’auteurs aujourd’hui très importants pour moi. Comme je suis rarement emportée par un livre, si j’en trouve un qui me parle, j’ai tendance à devenir un peu compulsive et explorer toute l’œuvre de l’auteur, pour rester dans son univers, sa musique. Cela s’est passé ainsi avec Zweig, avec Soseki ou, plus récemment, avec Bove ou Ramuz. Ils ont composé des œuvres où je trouve ce que j’aime : une dimension d’universalité, quelque chose qui parle avant tout de la vie.
Après, même si je ne me souviens pas de tout, il me reste des choses profondes de ces lectures. C’est un peu comme un phénomène d’infusion. Les livres me marquent, mais leur empreinte demeure cachée, pareille à une impression indicible : une palpitation, des couleurs, des présences… Quelque chose de l’ordre d’un fragment de vie, une vie que l’on aurait partagée un temps avec des gens — l’auteur, ses personnages…
C’est ce plaisir, cette impression que je recherche avant tout dans la lecture. Tant est si bien que je vais souvent vers les livres plus parce que l’on me communique une envie de les lire que parce que l’on me les raconte.

Quels sont vos domaines de prédilection en tant que lectrice ?
Catherine Ternaux : J’ai en vérité surtout des moments de lecture. Je ne lis pas la même chose le matin, le midi ou le soir. Chaque livre a son heure à lui. Ainsi, je me suis rendu compte que je n’arrive pas à lire de la fiction avant midi. Le matin est en général consacré aux livres en lien avec la philosophie, la méditation, et à des essais en tous genres. C’est seulement le soir, après avoir passé comme un point de bascule dans ma journée, que je peux me laisser happer par un roman. Cela me semble correspondre au moment où quelque chose de l’ordonnance rationnelle du monde s’effrite et où l’énergie décline.
Sinon, après avoir beaucoup étudié la philosophie occidentale durant mes études, je me passionne aujourd’hui pour la philosophie orientale et plus particulièrement le bouddhisme. J’y apprécie cette façon de considérer l’homme dans une vision globale, en lien permanent avec son corps, son existence, et le monde qui l’entoure.
Je lis enfin de la poésie depuis assez peu de temps — depuis que je pratique la méditation. J’y trouve des choses d’une puissance inégalée. J’aime la nécessité qu’elle impose de prendre son temps, de laisser résonner les mots, les phrases. Georges Bonnet, Tomas Tranströmer, Andrée Chédid… Peut-être que la poésie convient bien à mon profil de lectrice. Une lectrice de l’économie et des silences, attentive au miraculeux mystère du vivre.

crédits photo : Philippe Roulaud

Outre des livres pour enfants, des essais, Catherine Ternaux a écrit des nouvelles, dont plusieurs recueils sont publiés aux éditions L’Escampette.

Catherine Ternaux nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Catherine Ternaux :

Zoppot, L’Escampette

Une délicate attention, L’Escampette

Les cœurs fragiles, L’Escampette

Pour en savoir plus :

Portrait

Lucile Gomez

Lucile Gomez

Quand en bas de la rue le soleil se reflète sur l’Adour, Lucile Gomez accoudée à la fenêtre de son appartement bayonnais brille elle aussi d’une belle lumière. Une lumière franche, espiègle, qu’elle sait infuser avec talent dans son dessin ou ses dialogues toujours légers, drôles et percutants. Une lumière, une poésie que l’on retrouve avec plaisir quand il s’agit d’évoquer avec elle son rapport à lecture.

 

Propos recueillis par  Romuald Giulivo

 

Le livre est arrivé comment dans ta vie : par le texte ou par l’image ?
Lucile Gomez : Autant que je me souvienne, je n’ai jamais fait de distinction entre les deux. Ce qui comptait pour moi avant tout étant enfant — et compte encore en premier lieu — c’étaient les histoires. Ma relation à la lecture s’est construite de façon très organique, texte et illustrations ne faisant qu’un au service des récits.
Et même aujourd’hui que je suis autrice, je n’ai jamais eu un rapport obsessionnel au livre. Il n’est pas sacré pour moi, c’est juste un objet parmi tant d’autres, un objet tout aussi intéressant, riche ou encombrant que plein d’autres. Ma mère était enseignante de français, il y a donc toujours eu des bouquins à la maison, c’était quelque chose de normal, c’était beaucoup de livres de poche qu’on pouvait faire traîner, corner ou annoter à loisir. Je ne suis pas très attaché à leur possession, j’ai longtemps beaucoup déménagé et mis des années à avoir un truc qui ressemble à une bibliothèque.
J’ai toujours lu et aimer lire, mais au final, la lecture a surtout creusé son nid dans les moments d’ennui, les périodes — notamment l’adolescence — où il était moins facile d’aller vers les autres. Sinon, je dois avouer que je préfére le monde tangible, un monde grouillant d’aventures, plein de bruits et de fureur.

Te souviens-tu du premier livre qui a vraiment compté pour toi ?
Lucile Gomez : Gaston Lagaffe, bien sûr, mais peut-être plus au niveau de ma pratique, du métier qui allait devenir le mien des années plus tard. Je me souviens évidemment, comme beaucoup de mes camarades auteurs, avoir pastiché Franquin, avoir réalisé mes premières planches de BD sous forme de gags en une page.
Ensuite, il y a surtout une vieille version illustrée — et probablement abrégée, je suppose — des Aventures de Tom Sawyer. Ce texte m’a longtemps accompagnée. Je m’identifiais complètement au personnage, parce que comme lui j’aimais jouer dans les arbres, marcher pieds nus, je rêvais d’être un pirate ou de sécher l’école. Pour moi, la ressemblance était même physique : je trouvais à travers les illustrations qu’on avait quasiment la même tête, la même non-coupe de cheveux dont j’étais affublée à cet âge (rires). Ce sentiment était si fort que je ne me souviens même pas m’être interrogée sur l’étrangeté de s’identifier à ce point à un garçon. Je suppose qu’il y avait quelque chose qui allait de soi, qui allait avec le fait de lire des livres dont les auteurs au final, dans leur grande majorité, étaient des hommes.

Tu penses que les histoires ont un genre ?
Lucile Gomez : Les histoires ou les livres, je ne sais pas. Mais le monde autour, évidemment. Le monde dans lequel les auteurs écrivent, à une époque donnée, l’est forcément et cela a une influence. Sur les caractères des personnages, leur vision, les rapports qu’ils ont aux autres et aux grandes questions : la politique, la sexualité, etc. Et ce jeu d’influences ressurgit par conséquent sur le lecteur. Moi par exemple, j’avais vraiment l’impression d’être Tom Sawyer. Et puis à un moment donné, les autres et mon corps m’ont renvoyé au fait que ce n’était pas acceptable : je ne pouvais plus être un garçon.
Quelque part, cette incompréhension a même perduré au-delà de l’adolescence, elle m’a suivie des années plus tard lorsque j’ai débuté dans la bande dessinée. C’est en vérité en faisant des histoires, en les montrant, en les publiant, que je me suis rendu compte que j’étais une femme. Cela a été déstabilisant d’ailleurs. Tout le monde me disait que mes albums étaient très féminins, mais je n’avais jamais réfléchi à cela, je n’avais jamais conçu ou positionné mon travail sous cet angle. Je ne comprenais pas et je n’aimais pas que l’on me ramène à ça, comme si je me résumais à une simple assertion, celle d’être une femme qui fait de la BD.

Du coup, ta pratique d’autrice a-t-elle changé ton rapport à la lecture ?
Lucile Gomez : Oui, progressivement. Une fois passés les vains questionnements sur la légitimité de mon travail, à me demander pourquoi il serait vraiment moins intéressant de raconter sa vie, ou le quotidien, quand on est une femme que quand on est un homme, je me suis tournée vers des autrices, tant pour découvrir des œuvres que pour y chercher un soutien, une compagnie afin de me sentir moins cataloguée. J’avais inconsciemment besoin, je pense, de rééquilibrer ma vision du monde.
C’est assez récent, encore flou, bordélique comme démarche et clairement pas méthodique. Je vais voir du côté de Colette, Despentes ou Woolf, sans distinction notamment entre classiques et modernes. Je prends ce qui vient, ce que l’on peut me suggérer dans une discussion, un article de journal ou une émission. J’ai quand même conservé ce côté très dilettante de Tom Sawyer : je continue en toutes choses d’avancer sur des chemins de traverse et le nez au vent.

crédits photo : Chloé Vollmer-Lo

Lucile Gomez consacre son temps à l’illustration et au dessin, quelque part sur les bords de l’Adour.

Lucile Gomez nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Lucile Gomez :

Bonjour l’angoisse, éditions Vraoum

Tout est possible mais rien n’est sûr, éditions Delcourt

Tea for two (deux tomes)éditions Le Lombard

Pour en savoir plus :

Son blog

Régis Lejonc

Régis Lejonc

Régis Lejonc a été révélé par les éditions du Rouergue au début des années quatre-vingt-dix. Illustrateur, auteur, directeur de collection, il a réalisé plus de soixante ouvrages de littérature de jeunesse. Il partage depuis de nombreuses années l’atelier Flambant neuf, avec les auteurs Alfred et Richard Guérineau. C’est non loin de son atelier au cœur de Bordeaux, sur la place du Palais, qu’il nous parle de son rapport au livre et à la lecture.

Propos recueillis par  Lucie Braud

Quelle est votre lecture du moment ?

Régis Lejonc : En ce moment, je ne lis pas ou seulement des albums jeunesse. Depuis deux-trois ans, je lis quand je suis en vacances, c’est mon activité de repos, et je n’ai pas pris de vacances depuis deux ans. C’est pendant mes vacances que j’ai la disponibilité d’esprit pour la lecture. Le dernier livre que j’ai lu est le prix Goncourt, L’Ordre du jour d’Éric Vuillard, qui raconte l’orchestration de l’invasion de l’Autriche par Hitler et sa politique d’intimidation. J’ai lu égalementLe Garçon de Marcus Malte, il y a quelque temps.

Comment faites-vous vos choix de lecture et qu’attendez-vous des livres ?

R.L. : Ce sont les libraires qui me conseillent, je leur fais confiance. Et puis lorsque je rencontre des auteurs sur les salons et que je les entends parler d’un livre qu’ils ont aimé. Je ne suis jamais déçu. Il y a longtemps qu’un livre ne m’est pas tombé des mains. Je lis beaucoup d’albums jeunesse et j’en achète beaucoup. Moins qu’avant cependant, parce que je suis plus exigeant et je n’achète désormais que les livres que je veux avoir. Il faut que le livre me plaise intégralement. La dernière « claque » que j’ai eue, c’est Entre les ogres, de Thierry Dedieu d’après un texte de Gilles Baum. Cela parle de la parentalité. Un ogre et une ogresse découvrent un bébé humain sur le pas de leur porte. Ils l’élèvent, mais ne lui donnent pas à manger ce qu’ils mangent — parce qu’ils mangent des enfants. Peu à peu, l’enfant se sent exclu et les parents ogres décident de lui dire d’où il vient. C’est un livre stupéfiant.
Il y a aussi Un grand jour de rien, de Beatrice Alemagna, un chef d’œuvre. Une mère et son fils partent en week-end dans la maison familiale. Le jeune garçon part en promenade dans la nature après avoir perdu sa Gameboy. Après cette balade, son regard sur sa mère a changé. C’est un livre qui te laisse dans un joli état.
J’attends des livres puissants. Je ne veux plus me contenter d’un livre juste joli, je veux qu’il soit porteur de cette puissance. Dans Le Garçon de Marcus Malte, il y a parfois un peu d’ennui. Pour un tel livre, une puissance permanente est impossible, car le moment d’ennui permet la fin. J’aime aussi cela. Il y a aussi le roman d’Alex Cousseau, Le fils de l’ombre et de l’oiseau. J’aime énormément le travail de cet auteur. Ce roman est estampillé « jeunesse », mais il ne s’adresse pas qu’à la jeunesse. J’aime sa façon d’envisager la narration. Il n’y a jamais de méchants, ça n’existe pas chez Alex Cousseau ! C’est pourtant un roman d’aventures avec beaucoup de poésie, de magie, d’images. Ça m’a fait penser à Cent ans de solitude de Garcia Márquez. Il parle de transmission, de ces histoires que nous devons porter même si elles ne sont pas directement notre propre histoire.

 Comment vos lectures influencent-elles vos illustrations ?

R.L. : Mes influences viennent de l’image. C’est une sensibilité qui remonte à l’enfance. Il existe un livre déterminant pour chacun. Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov a été un de ces livres déterminant pour moi lorsque j’ai eu dix-neuf ans. J’ai toujours en tête l’idée de pouvoir l’illustrer un peu à l’ancienne, comme au XIXe siècle. Ce livre a les ingrédients qui me plaisent : le fantastique poétique. Il y a une sorte d’étrangeté qui génère plus de la curiosité que de la peur. Après la Révolution russe, le diable arrive à Moscou sous la forme d’un homme. Il est magicien et il est accompagné d’un sbire à la chevelure rousse et d’un gros chat qui parle. Boulgakov a mis vingt-cinq ans à écrire ce livre et c’est une œuvre inachevée. Il a réussi à contourner la censure, à louvoyer. J’ai lu beaucoup de choses sur lui. Je pourrai mettre à ses côtés John Fante ou Garcia Márquez.
Il y a aussi une influence que j’ai retrouvée très tard. Cela fait parti des images traumatiques, celles qui marquent et pour moi, ce sont les images d’Ivan Bilibine. Je l’ai découvert lors de la réédition de contes traditionnels réécrits par Luda. Bilibine les a illustrés sous l’influence du courant Art déco russe. C’est un dessin somptueux, dans le trait, la mise en couleur. J’avais dix ans quand j’ai découvert son travail par le biais de ma grand-tante qui récupérait des livres. Je n’ai pas lu les contes, mais j’ai regardé les images. Le temps est passé et je les ai oubliées. Une fois devenu illustrateur, je suis tombé sur une réédition de Bilibine parue aux éditions du Sorbier. Cela a provoqué chez moi une grande émotion. Récemment, j’ai illustré un conte de Franck Prévot et j’ai « fait » mon Bilibine à ma petite échelle, ce que j’avais déjà fait pour le Bestiaire fabuleux (texte de Maxime Derouen, éd. Gautier Languereau). Bilibine a une justesse de l’image. Il était habité par les histoires qu’il illustrait.

Vos exigences de lectures engendrent-elles une exigence dans votre travail de création ?

R.L. : Je n’ai aucune prétention, mais il y a une chose que je sais : faire de mon mieux à chaque fois avec les moyens que j’ai sur le moment. Dans le champ artistique qui est le mien, j’ai l’impression que l’on progresse toute notre vie. Cela me fascine, car cela ouvre des possibles que je me serais interdits avant. Plus j’avance dans ma capacité à comprendre le dessin, plus j’avance vers ce dont je rêvais quand j’étais petit. Alors, je pourrais peut-être un jour illustrer un livre comme Le Maître et Marguerite. Ce qui m’empêcherait de le faire, c’est l’économie du livre. La réalité du métier est un peu triste, il y a des techniques de création qui ne sont plus rentables. Il faut se réinventer pour faire face à ce durcissement. Les grands rêves de création sont un peu enterrés à cause de ça. Et puis je ne fais que les projets que j’aime. Sans cette condition, je ne pourrai pas les faire. Il y a beaucoup de façon d’exercer notre métier, mais j’ai la prétention de participer à la littérature de jeunesse et non à un produit (ce qui n’est pas forcément péjoratif), c’est-à-dire que j’ai la volonté de faire des œuvres qui partent d’une envie d’un auteur pour arriver jusqu’au lecteur.

Quel pouvoir ont le livre et la lecture pour vous ?

R.L. : Mon rapport premier au livre reste — et ça l’était déjà quand j’étais gamin — la bande dessinée. À l’époque, ce n’était pas considéré comme de la lecture. Le livre est un support ultra puissant. L’objet, ce qu’il contient, est puissant, car la bulle que cela génère quand on est dans la lecture est unique. Quand tu es lecteur, tu es acteur parce que les images, c’est toi qui les produits. C’est une construction intérieure. Et je crois que les livres peuvent changer la vie de quelqu’un, son regard sur le monde et je suis très fier de pouvoir m’exprimer dans ce support. Aussi parce que les rencontres que provoquent les livres sont importantes et le public de lecteurs s’agrandit.
Les livres m’accompagnent dans ma perception de l’humanité. Quand on est lecteur, il y a quelque chose de l’ordre de l’éthique qui s’édifie. Cela se répercute sur notre façon d’être, nous sommes le résultat de nos lectures. Cela nous met dans un état de connexion avec le sens des mots, avec la pensée complexe, c’est un chemin. Pour moi, les rencontres scolaires sont très importantes, pas tant pour partager les livres que l’on aime, mais pour se dire que cela peut avoir des répercussions : les enfants comprennent qu’ils peuvent se nourrir eux-mêmes. Je crois sincèrement que les gens éloignés de la lecture sont plus facilement manipulables parce que la lecture permet inexorablement de développer le sens critique. Les livres ont une influence sur soi, sur nos émotions, c’est évident.

Régis Lejonc consacre son temps à l’illustration et au dessin, caché quelque part entre les ruelles de Bordeaux.

Régis Lejonc nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Régis LEJONC :

Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes, texte de Franck Prévot, HongFeï Cultures, 2018

Tu seras ma princesse, texte de Marcus Malte, éditions Sarbacane, 2017

Cœur de bois, texte de Henri Meunier, éditions Notari, 2017

Kodhja, texte de Thomas Scotto, éditons Thierry Magnier, 2015