Laureline Mattiussi

Laureline Mattiussi

C’est dans les étages baroques de la Maison Demons à Bordeaux, où elle partage avec d’autres auteurs de bande dessinée un atelier mis à disposition par la mairie de la capitale girondine et géré par l’association 9-33, que nous avons dérangé Laureline Mattiussi à sa table de travail. Tandis qu’Adrien Demont, dessinateur, noircit ses pages à la craie, Laureline évoque son rapport à la lecture qui, si elle semble le trouver au prime abord anodin, se révèle en vérité terriblement organique. Et jouissif, forcément

 

Propos recueillis par Romuald Giulivo

 

Toi qui es dessinatrice, mais scénarises également un certain nombre de tes albums, comment s’est fait ton entrée en lecture : d’abord par le texte ou par l’image ?

Laureline Mattiussi : Aussi loin que je me rappelle, je ne crois pas avoir jamais fait de distinction. Un livre, avec ou sans images, a toujours été pour moi avant tout un livre. Je n’ai de toute façon pas de premier souvenir très net de lecture, qui serait lié à l’enfance ou l’adolescence. Je sais juste que j’ai toujours lu. Beaucoup et de tout, autant du roman que de la bande dessinée notamment. Je ne suis pas de ces gens qui ont été boulimiques d’un certain type de lectures à une période de leur vie, ou pour qui tout s’est joué avec la rencontre d’un livre donné, un choc littéraire extrêmement fort qui aurait ouvert une porte – même si des chocs littéraires, notamment à l’adolescence, j’en ai eu évidemment.

Je n’ai pas connu de moment de révélation. Je sais simplement que la lecture a toujours joué un rôle important et quotidien. Il m’était par exemple, à l’époque où j’étais lycéenne en internat, impossible de m’endormir sans avoir lu un peu, et ce quelle que soit l’heure à laquelle je me couchais. Même si mes souvenirs sont flous, j’ai l’impression que la lecture a toujours était là, présente. Comme une évidence, quelque chose de l’ordre naturel au même titre que boire ou manger, un élément primordial et constitutif de la vie.

Et aujourd’hui alors, maintenant que tu fabriques des livres, quel type de lectrice es-tu ?

Laureline Mattiussi : Je n’ai jamais analysé comment je me positionne en tant que lectrice, même aujourd’hui que je suis également auteur. En vérité, je n’ai pas le sentiment d’avoir foncièrement changé. Je continue de glaner mes lectures, de me laisser porter par les découvertes et les surprises – un peu sûrement comme lorsque j’étais plus jeune et puisais sans réfléchir des ouvrages dans la bibliothèque familiale. Ce n’est pas par exemple parce qu’un livre me touche particulière que je vais, comme certains de mes camarades et dans une envie que je peux comprendre, avoir le réflexe d’explorer toute la bibliographie de l’auteur. Je reste dans un rapport que l’on pourrait sûrement qualifier de dilettante. Je passe d’une lecture à une autre sans qu’il y ait forcément de lien évident ou logique dans ce chemin. Peut-être simplement que, ce que je peux trouver dans un livre suffit à me nourrir, m’émerveiller ou me bouleverser.

Adrien Demont relève la tête de son dessin et intervient : C’est drôle, c’est quasiment ce que dit Roland Barthes, je crois. Il dit quelque part – ce qui personnellement m’a beaucoup rassuré en tant que lecteur – que nous ne sommes pas forcés de lire un livre en entier, que nous pouvons trouver un écho suffisant dans quelques pages, quelques phrases.

Tu lis quand même beaucoup de polar, non ?

Laureline Mattiussi : Oui, j’ai toutefois de temps en temps mes périodes. Plus jeune, j’ai été fascinée par la littérature sud-américaine, puis russe. Il est vrai que, depuis plusieurs années, je suis assez friande de polar. Parce que je viens de sortir un roman graphique sur cet univers et que j’ai eu besoin de m’y plonger. Et puis aussi parce que, malgré tout, un livre en amène parfois un autre. Dans un rapport de collection, d’affiliation par exemple. Mais là aussi, je n’y vois pas forcément autre chose que des suites de hasard. J’aime je crois dans le polar un certain rapport assez tranché et étudié à la narration. La narration, que ce soit d’ailleurs dans le roman ou la bande dessinée – que je lis assez peu, je dois l’avouer – est ce qui me fait venir à un livre.

Souvent, quand on me demande vers quel domaine j’aurais pu me tourner si je n’avais pas fait de la BD, les gens pensent dans un rapport qu’ils pensent évident à la peinture. Sauf que je me sens plus proche de l’écrit, pour son lien à la narration, qu’elle soit dans un texte ou dans une image. La peinture, c’est autre chose, ce n’est ni illustratif ni narratif. Quelque part, je crois que je serais plus à même d’écrire un roman que de composer une toile. Un roman noir probablement…

crédits photos : Lou Lbr

Laureline MATTIUSSI a sorti sa première bande dessinée (Petites hontes enfantines), aux éditions La Boîte à Bulles, un diptyque (L’île au poulailler, Treize Étrange) qui reçoit le prix Artemisia 2010, puis La Lionne, avec Sol Hess au scénario et Isabelle Merlet aux couleurs. Son nouvel album (Je viens de m’échapper du ciel, Casterman) est une adaptation en noir et blanc de nouvelles de l’auteur de polar Carlos Salem

Laureline Mattiussi  nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

 

Bibliographie sélective :

  • Cocteau, l’enfant terrible, Casterman, 2020.
  • Je viens de m’échapper du ciel, Casterman, collection Écritures, 2016.
  • La Lionne, livre 1 (Pedicabo ego vos et irrumabo) et livre 2 (Odi, amor et excrucior). Scénario de Sol Hess, couleurs d’Isabelle Merlet. Treize Etrange/Glénat, 2012 et 2013.
  • LÎle au poulailler, tome 1 et 2. Couleurs d’Isabelle Merlet. Treize Etrange/Glénat, 2009 et 2010. Prix Artemisia 2010, sélection officielle du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême 2010.
  • Petites hontes enfantines, La Boite à Bulles, 2006.

Pierre Bertrand

Pierre Bertrand

Non loin des rives du Lot, au bout d’un chemin tortueux protégé par une voûte de feuillage aux couleurs automnales, j’ai trouvé la maison de Pierre Bertrand. Une maison cachée dans un creux de colline, sortie d’un conte, avec son puits, ses recoins et ses bruits. Pierre Bertrand est conteur et auteur d’albums jeunesse. Il affronte des monstres et voyage dès qu’il peut. Plusieurs fois, il a gravi des sommets en Inde, au Népal. De là, il a contemplé le monde. Sa voix porte ce regard bienveillant et curieux, qu’il adresse également à la littérature.

 

Propos recueillis par Lucie Braud

 

Quel a été votre parcours de conteur puis d’auteur ?

Pierre Bertrand : J’ai exercé pendant plusieurs années le métier d’éducateur spécialisé dans un centre de jour pour enfants ayant des troubles du comportement. Lors d’une formation professionnelle, j’ai rencontré Pierre Lafforgue, directeur de la Pomme Bleue, un centre d’accueil d’enfants autistes à Bordeaux. Pierre Lafforgue défend l’idée que la construction du conte aide les enfants qui ne sont pas bien structurés psychiquement. J’ai suivi une formation avec lui et j’ai appliqué ses enseignements en créant des ateliers conte auprès d’enfants. Je me suis mis à conter et j’ai constaté qu’il se passait quelque chose : quand je raconte, les enfants endossent un rôle et s’accapare l’histoire. J’ai pris du plaisir à faire ça et j’ai continué en répondant à des sollicitations d’associations et de bibliothèques. Je faisais ça bénévolement puis j’ai eu envie de ne faire que ça. J’ai donc rompu avec mon ancien travail et je me suis « lancé » comme conteur. J’ai commencé à voyager et à être invité sur les salons du livre. J’y ai rencontré Magali Bonniol qui illustrera par la suite les histoires de Cornebidouille (École des loisirs). En entrant dans le monde de l’édition, j’ai élargi mon champ de rencontres, ce qui m’a permis d’écrire d’autres albums.

D’aussi loin que vous vous souvenez, quel est votre premier rapport au conte et à la littérature ?

P.B. : Le goût des histoires est venu grâce à ma grand-mère paternelle qui vivait sous notre toit. Elle m’en racontait souvent. Et puis, à la maison, nous avions plus de disques que de livres. J’étais un auditeur attentif. Les histoires enregistrées ont nourri mon goût pour l’imaginaire. Mon goût pour la lecture est venu plus tard et sur un champ de lecture très large. C’est quand j’ai eu 10 ou 12 ans que les livres sont arrivés à la maison. Une certaine littérature se développait pour les enfants, Tintin, Pif Gadget, mais je revenais souvent aux disques. J’écoutais Les Lettres de mon moulin par Fernandel, Le Petit Prince et Pierre et le loup lus par Gérard Philippe. J’ai écouté ces disques 10.000 fois, mais toujours comme si c’était la première fois. Ils ont été mon premier lien à l’oralité. Tintin a fait partie de mes premières lectures et m’a accompagné longtemps, encore aujourd’hui. C’était une ouverture incroyable sur le monde et je pense que mon goût pour le voyage est venu de là. Chez moi, toutes les générations se sont accaparées Tintin, mon père, ma fille. Et je les lis encore.

Quel rôle a eu la lecture dans votre rapport à l’oralité ?

P.B. : La lecture a permis de me plonger dans l’univers du conte et d’enrichir mon répertoire. Mon rapport à l’écriture est plus ancien. Petit, je me racontais des histoires, j’étais beaucoup dans l’imaginaire, ce qui me posait des problèmes à l’école, sauf lorsqu’il s’agissait de rédactions. La rédaction était le moment que j’attendais. Il arrivait que l’enseignant lise mon travail aux autres, c’était valorisant pour moi. Le goût des mots est venu très tôt dans ma vie. Les voix de radio me passionnaient, si une voix me plaisait, j’écoutais uniquement pour le plaisir de sa musique. Mon lien au conte est un lien initialement musical. Je suis d’ailleurs musicien et je joue pendant que je conte.

Quels sont les auteurs, les récits qui vous ont marqués ?

P.B. : Adolescent, j’écrivais beaucoup. C’est l’époque où j’ai découvert Rimbaud, Baudelaire, Verlaine, Victor Hugo, Rilke. Mes goûts pour les récits d’aventures et de voyages, pour la poésie ou la nature et les animaux se sont affirmés. J’aimais les histoires où les personnages se retrouvaient dans des situations extrêmes, des aventuriers qui s’en sortent même si ce n’est pas gagné : le récit de la traversée en solitaire de l’Atlantique d’Alain Bombard ou celui sur l’ascension de l’Annapurna de Maurice Herzog. Moby Dick de Melville m’a particulièrement marqué. Ce roman rassemble tout ce que j’aime. L’océan, les baleines. Et il y a la rage de ce bonhomme à la jambe de bois qui se retourne contre lui, le récit de la vie sur le bateau… La force du récit et de l’imaginaire est différente de celle des récits vécus par des aventuriers. Jules Verne tient également une grande place, il était très visionnaire. Pour moi, il y a une filiation entre Jules Verne et Objectif Lune de Hergé.

Pour vous aujourd’hui, quelle place tiennent les livres ?

P.B. : Il y a toujours un livre sur ma table de chevet. Je lis le soir, car c’est le moment où l’entrée dans l’imaginaire est plus favorable et où l’inconscient se nourrit. Cette nourriture de livres consciente alimente l’imaginaire. Le travail se fait par recyclage de tout ce que j’aime ajouté à qui je suis. C’est une (re)création permanente. Noireclaire, de Christian Bobin (Gallimard) est un texte magnifique que j’ai lu récemment. Il s’agit d’une série de petits textes, presque des haïkus, qui rendent hommage à sa compagne décédée après quinze ans de vie commune. Il raconte le rapport à la vie, à la mort, à l’amour. Cela nourrit ma propre réflexion. Christian Bobin est un auteur important pour moi, tant sur le fond que sur la forme. Il interroge beaucoup le rapport à l’écriture, le pourquoi, et ce sont des questions que je peux me poser. Emmanuel Carrère est également un auteur important. Son livre La Moustache (éd. POL) interroge le rapport à la folie. Dans L’Adversaire (éd. POL), il raconte sa rencontre avec Jean-Claude Romand qui a assassiné ses enfants, sa femme et ses parents. En montrant cet homme comme un homme ordinaire, il interroge la monstruosité qui est en nous, le rapport à l’autre. Le Parfum de Patrick Süskind (Fayard) est un livre que j’ai également beaucoup aimé, que je trouve très bien écrit et très bien ficelé.

Parmi la majorité des livres que vous citez, il est question de monstres. Le monstre est très présent dans les contes et dans vos albums. Qu’est-ce que cette image représente ?

P.B. : C’est vrai. J’ai même écrit des nouvelles fantastiques, pleines de monstres. Cette figure du monstre renvoie à mon rapport à la mort et à une partie de notre humanité qui est la plus mortifère. Dans Cornebidouille, je fais référence aux monstres de mon enfance. C’est peut-être ma façon de les digérer. Je crois que j’ai aussi envie d’intéresser les lecteurs à cette partie-là de notre humanité qui pose question. Mais le monstre, c’est également un rapport à la survie. Les héros de mon adolescence ont été des héros de l’extrême qui se sont lancé des paris dangereux et qui s’en sont sortis.

Est-ce que vous voyagez pour vous mettre en danger, être face à vos monstres ? Est-ce qu’il y a des livres qui vous accompagnent lors de vos voyages ?

P.B. : Non, ce n’est pas pour me mettre en danger, mais plutôt pour aller à la rencontre de gens, satisfaire ma curiosité. Quitter mes bases et revenir. Nicolas Bouvier dit « la vertu d’un voyage, c’est de vider sa vie avant de la remplir. » C’est une idée que j’aime bien. En réalité, je marche beaucoup lorsque je voyage. J’ai fait comme cela le Népal, le Nord-Est de l’Inde, des régions montagneuses de Turquie, le désert en Tunisie, l’Islande, l’Écosse ou l’Indonésie. Avant chaque conte, je commence en disant « marche aujourd’hui, marche demain. Tant que tu marches, tu fais du chemin. » Marcher, cheminer pour accéder à un paysage, à un lieu, symbolise pour moi l’avancée dans la vie, il y a l’idée du parcours et du cheminement intérieur. Je pars toujours avec un livre de poche. Souvent, c’est Fred Vargas et son inspecteur Adamsberg qui m’accompagnent, mais cela peut être un livre en rapport avec le lieu que je vais rencontrer. Quand je suis parti dans des régions frontalières au Tibet – le Ladakh, le Zanskar au nord-est de l’Inde ou encore le Dolpo et le Kumbu au Népal –, j’ai emporté avec moi le livre d’Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa, où elle raconte comment elle s’est fait passer pour un homme afin de pouvoir accéder au Tibet. Elle raconte son aventure au jour le jour, c’est un récit physique et philosophique qui a été très important pour mon propre voyage. Ma référence à ce pays était Tintin au Tibet, mon Tintin préféré, donc ce voyage était très inscrit en moi, depuis l’enfance. Et j’ai pu voir « en vrai » les décors naturels dont Hergé s’est inspiré.

Crédits photo : Thierry Magniez

Biographie

Quel goûteur de mots, quel brodeur d’imaginaire ne s’est pas posé la question de savoir pourquoi il racontait des histoires ? Oh bien sûr, je pourrais vous dire que je suis tombé dans la marmite du conte quand j’étais petit. Mais il n’y avait pas de marmite à la maison. Pourtant, grand – père aurait pu raconter devant le feu de cheminée et pour la millième fois de sa vie, comment il s’était débarrassé d’un ours polaire avec un lance pierre. Le froid, ajouté à l’angoisse du récit, nous aurait serrés les uns contre les autres. Sous la porte d’entrée, la bise aurait glissé quelques flocons de neige, juste de quoi apprécier la tiédeur d’un foyer dans un univers hostile et déchaîné. Mais autant que je me souvienne, les hivers sont doux dans ma Charente natale, et la neige se fait aussi rare que les ours polaires. L’un n’allant pas sans l’autre comme vous le savez. Reste grand – mère, qui avait pour le verbe un talent particulier. Elle aurait semé à l’insu de mon plein gré, un pan de ma destinée. Après, ce fut une histoire de rencontres, avec des conteurs, des auteurs, des illustrateurs et toute une brochette d’allumés du verbe et de l’illustration.

Pierre Bertrand nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

 

Bibliographie de Pierre BERTRAND :

Cornebidouille, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs

Rousse, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs

Tropèl Grognotte, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs

Temps gris, illustrations Sibylle Delacroix, Milan Jeunesse

Pouêt Pouêt, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs

La vengeance de Cornebidouille, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs

Pimpon ! , illustrations Suzanna Rumiz, 2 Vives Voix,

Cornebidouille contre Cornebidouille, illustrations Magali Bonniol, École des loisirs

Les trois cochons petits et le méchant grand loup, illustrations Michel Van Zeveren, Bayard Jeunesse

Spectacles de contes pour enfants

Le Roi des menteurs

Le chat qui cherchait un ami

L’Arbre qui racontait des histoires

Histoires sorties du sac

Spectacles de contes tout public

De vie et d’amour

Des nouvelles d’Ici-Bas

Paroles d’usine

Pour en savoir plus :

www.pierrebertrand.fr

Elsa Gribinski

Elsa Gribinski

Sur sa terrasse, en plein soleil d’été, Elsa Gribinski comporte encore sa part d’ombre. De son inquiétante étrangeté, sa profonde réflexion à chaque question, mais aussi sa générosité et sa voix inimitable, elle explore sans faux-semblant son parcours d’éditrice, d’anthologiste, de traductrice et d’auteure, un parcours qui n’a jamais coupé le lien avec le sens profond de la lecture et un goût prononcé pour les mots des autres.

 

Propos recueillis par Romuald Giulivo

 

Quel est ton premier souvenir de lecture ?

Elsa Gribinski : J’ai commencé par lire énormément de bandes dessinées. J’ai même surtout relu, plusieurs fois par semaine les mêmes vieux Tintin, les mêmes Lucky Luke. Puis Adèle Blanc-Sec de Tardi. Je me souviens que mon père, que nous ne voyions que le week-end avec ma sœur, Mélanie¹, nous avait ouvert un compte à la librairie du Divan, dans Saint-Germain-des-Prés, pour que nous puissions nous acheter un livre avant d’arriver chez lui. Nous passions longtemps dans le sous-sol à lire des BD, quand nous en avions lu quatre ou cinq, il était moins frustrant de n’en acheter qu’une seule. Après, étrangement, je suis passée tout de suite à la littérature adulte. J’ai grandi dans un environnement où il y avait des livres et des bibliothèques, et je suis allée vers les ouvrages selon des rencontres de hasard. D’abord, vers 10 ans, Dostoïevski et Zola. Je ne comprenais pas tout, mais cela n’avait aucune importance, ce qui était important c’était le voyage de la langue, de l’histoire, et le fait d’être emportée ailleurs. J’avais cette sensation d’être là, dans une pièce où il y avait par exemple des conversations, mais aussi de ne pas être là, d’être très loin.

D’avoir eu très tôt une culture de la littérature classique, ton rapport aux lectures prescrites par le cadre scolaire était-il, contrairement à beaucoup d’autres jeunes, plutôt pacifié ?

E.G. : Oui. Même si, pour le coup, ce n’était pas des lectures qui m’emmenaient ailleurs. Ne serait-ce que parce qu’elles étaient prescrites. Par pure opposition de principe et parce que justement une lecture ne se prescrit pas. Mais ce n’était pas non plus très grave, parallèlement, je continuais de découvrir l littérature étrangère : Bradbury, Edgar Allan Poe, Orwell…

D’où provenaient sinon tes lectures personnelles à l’époque ?

E.G. : De la bibliothèque familiale. Mon beau-père ou mon père m’en sortaient de temps en temps des livres. C’était aussi une invitation à aller y piocher par moi-même. Ce que je faisais, par exemple avec le polar. Mais j’ai aussi énormément relu les mêmes livres. Sûrement pour retrouver les sensations de la première fois, redoubler le plaisir des livres qui ont compté. Longtemps, le fait d’aimer relire, de penser à tous ces autres livres que je ne pourrais jamais ouvrir a été quelque chose de pesant. Mais ça ne l’est plus du tout. Peut-être parce que, notamment avec les anthologies sur lesquelles je travaille, j’en ai fait une part de mes activités. J’aime revenir sur les choses, les redécouvrir, les explorer d’autres manières. Déjà très tôt, durant mes études de lettres modernes et de russe, j’ai par exemple étudié la répétition et la variation dans l’œuvre de Dostoïevski.

Ces études, et plus tard tes activités d’éditrice, ont-ils gâché ce plaisir un peu profane de lectrice ?

E.G. :  C’est une autre lecture. J’ai adoré les études de lettres, j’ai adoré la théorie littéraire, les structuralistes, la nouvelle critique… Mais je n’ai effectivement plus jamais retrouvé le plaisir, les sensations de cette lecture adolescente, cette lecture parfois complètement flottante. Le pire, en vérité, a été l’édition telle que je l’ai pratiquée. J’y ai beaucoup saturé. J’ai beaucoup lu et relu de mauvaises choses pour les faire aboutir à des livres acceptables. C’est atroce et ce n’est pas pour rien que j’ai arrêté. C’est un métier extrêmement chronophage, où l’on ne choisit plus notamment ses lectures. J’y ai perdu énormément de ma capacité à me concentrer ou à m’échapper par l’écrit.

Comment est venue ton envie d’entrer dans l’écrit par une activité d’anthologiste ?

E.G. : Je ne sais pas comment viennent et se font les choses. En vérité, c’est seulement aujourd’hui, quelques années après Le Goût des femmes, la première anthologie sur laquelle j’ai travaillé, que je m’aperçois peut-être d’une certaine cohérence dans mon parcours. Que ce soient les ateliers à la Manufacture atlantique et la création à suivre, mes textes sur les lieux bordelais pour un livre de coloriage à paraître chez Mollat – que je cosigne avec l’artiste Andrea Posani –, ou même par exemple un ancien travail universitaire sur le seuil chez Dostoïevski, il me semble ressortir de tout ça une interrogation récurrente sur les lieux dans l’écrit ou sur la littérature comme lieu. Et aussi, souvent, mon inclination à écrire avant tout avec, ou plutôt entre les mots des autres. Ce n’est ainsi peut-être pas un hasard si j’ai traduit du russe pendant un temps. Et si je me tourne aujourd’hui pour la deuxième fois vers le théâtre.

 Comment est venue ton envie d’entrer dans l’écrit par une activité d’anthologiste ?

E.G. : Cela a été longtemps le sentiment de n’avoir aucune légitimité à l’écriture. C’est peut-être pour cela que j’ai d’abord choisi d’être éditrice. Et puis il y a des moments où l’on fait rupture dans la vie, et on y construit des choses. De toute façon, on écrit toujours avec les mots des autres. Car on écrit parce qu’on a lu. Car le langage est un lieu commun. Les mots ne vous appartiennent pas.

———- ¹Mélanie Gribinski, aujourd’hui photographe

crédit photo : MP

Diplômée de lettres et de traduction littéraire, Elsa Gribinski découvre l’édition par les archives (Gallimard), traduit du russe (Michel Ossorguine) puis y renonce, publie de la littérature contemporaine (Grasset) puis y renonce, se met à écrire en préférant ne pas, si ce n’est avec les voix des autres.

Elsa Gribinski nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Elsa Gribinski :

Vergniaud, de la tribune à l’échafaud, Mollat

Le Goût des femmes, Mercure de France

Le Goût des mots, Mercure de France

Marie Gloris Bardiaux Vaiente

Marie Gloris Bardiaux Vaiente

Scénariste de bande dessinée, docteure en Histoire, militante pour l’abolition universelle de la peine de mort et blogueuse féministe en pleine déconstruction, j’écris sur tout ce qui donne du sens à ma colère et à mon désir de comprendre le monde. Et certains soirs, quand ça ne suffit pas, je compose des poésies érotiques. » Marie Gloris Bardiaux Vaïente affiche un masque de guerrière. Pourtant, dans son jardin baigné de soleil à Marmande où elle nous a reçus, le masque s’est levé lorsqu’elle a évoqué ses lectures. Une femme pudique et fragile, habitée par le doute, s’est dessinée.

Propos recueillis par Lucie Braud

Comment se sont faites ton entrée en lecture et ta rencontre avec les livres ?

Marie Gloris Bardiaux Vaïente : La lecture est très liée aux femmes de ma famille et à l’amour. Ma grand-mère était institutrice et m’a appris à lire alors que j’avais 5 ans. Ma mère est une grande lectrice. Savoir lire, c’était être reconnue par ma grand-mère et le gage d’être une bonne élève. Sa maison était pleine de livres et le livre est un élément essentiel dans ma relation à elle. Mais si ma grand-mère censurait certaines lectures, ma mère au contraire m’a mis entre les mains toute sorte de livres. Très jeune, j’ai lu Boris Vian, Sartre, Annie Ernaux… Et j’avais une amie dont le père était professeur de Latin-Grec avec qui nous organisions des séances de lectures. Cette émulation m’a ouvert à des textes comme L’Iliade et L’Odyssée. Mais il y a eu un texte fondateur qui a participé d’une première étape de ma construction personnelle, Antigone de Jean Anouilh. J’avais 12 ans lorsque je l’ai lu pour la première fois. J’ai éprouvé une grande tendresse pour ce personnage orgueilleux. J’ai entamé ainsi une réflexion sur la notion de justice, réflexion que j’ai continué à avoir tout au long de ma vie. C’est un texte qui me suit de près, que je lis une fois par an, dans toutes les versions que je trouve et que je vais voir régulièrement au théâtre. La version d’Anouilh reste celle que je préfère parce que c’est la première que j’ai lue. La justice est fondamentale pour moi, mais c’est très complexe. À 23 ans, j’ai été jurée d’Assises. Cela a été une étape, comme ma première lecture d’Antigone.

 Tu écris des fictions historiques, et sur des sujets de société. Quel lien fais-tu entre tes études d’Histoire, ton écriture et la littérature ?

M.G.B.V : J’ai su à 14 ans que je voulais faire des études d’Histoire, car j’aime comprendre les choses et avoir du recul sur comment elles sont arrivées. En 2011, j’ai rencontré Robert Badinter au sujet de ma thèse et il m’a demandé pourquoi je réalisais ce travail. Je lui ai simplement répondu « parce que j’ai besoin de comprendre». Comprendre comment l’espace européen est de droit le seul espace dans le monde où la peine de mort est interdite. J’aime également la généalogie. Jeune adulte, je construisais les arbres des Rois de France et faisait les liens entre eux et les différentes familles d’Europe. J’ai fait des choix dans ma vie, mais la construction est antérieure et nourrie de l’histoire de mes parents, eux-mêmes nourris par l’histoire de leurs parents et ainsi de suite. L’Histoire est sans fin et elle n’est jamais objective. Si nous ne pouvons pas tricher avec les sources, l’interprétation reste propre à chaque chercheur. C’est également vers l’âge de 13 ans que j’ai découvert le travail de l’écrivaine Annie Ernaux. La sociologie autobiographique qu’elle utilise me donne envie d’aller vers ce genre d’écriture. Tous les auteurs parlent d’eux et se cachent derrière la fiction. Je ne suis pas sûre que cela m’intéresse. Et puis, cela signifie écrire sans masque et se livrer complètement et je ne suis pas sûre non plus d’y arriver. Écrire l’Histoire, c’est quelque chose de technique où je réunis les pièces du puzzle. L’écriture a quelque chose de psychanalytique pour moi. La responsabilité des auteurs qui écrivent sur « les autres » est immense alors que les « autres » n’ont rien demandé. Je ne suis pas sûre d’y trouver mon compte, j’ai besoin d’être dans une parole frontale, que mon côté militant puisse exister. Or, être militant, c’est mettre sa pudeur de côté.

Quel est ton rapport au dessin en tant que scénariste de bande dessinée et en tant que lectrice?

M.G.B.V : Enfant puis adolescente, je ne dessinais pas, je me l’interdisais. Ma mère dessine et peint très bien, cela ne pouvait donc pas être mon domaine, je ne pouvais pas y toucher. Il y a six mois, je m’y suis pourtant mise, je me suis autorisé le droit de dessiner malgré un gros complexe. Entamer cette démarche vers le dessin est un passage vers l’émancipation et cela m’ouvre des perspectives personnelles. J’affine mon regard, j’intègre le temps que cela demande et j’accepte que le rendu ne soit pas ce que j’espérais. Ma seule ambition est d’oser le faire. Dans mon travail de scénariste de bande dessinée, le masque est là : le dessinateur dessine sur ce que j’écris, il s’approprie le texte. J’ai une grande admiration pour les artistes-plasticiens. Je suis fascinée par leur réinterprétation de ce que j’écris. L’étape suivante serait de ne plus avoir besoin de me cacher derrière le dessin des autres. Ma culture d’enfant et d’adolescente sur la bande dessinée vient de mon père. Comme mes parents sont séparés, j’avais deux espaces de lecture différents. Je consacrais mon argent de poche à l’achat de Pif. Pour ma mère, les bandes dessinées n’étaient pas des livres, certainement parce que c’est un univers qu’elle ne connaît pas. Mais elle lit ce que j’écris. C’est une reconnaissance. Enfant, j’allais à la bibliothèque toutes les semaines et j’empruntais des bandes dessinées. Les romans, eux, étaient achetés en librairie. Petite, je voulais être maîtresse, avocate, journaliste et scénariste. J’ai réalisé que j’avais réuni ces quatre métiers par les choses que j’ai réalisées et le dessin y a une grande place.

Maîtresse d’école, féministe, comment l’écriture et la littérature interviennent dans ces engagements forts ?

M.G.B.V : Maître d’école est un métier qui a un côté narcissique. Tu es un demi-dieu dans les yeux de tes élèves parce que tu as le savoir et que c’est un pouvoir. J’ai choisi ce métier pour pouvoir transmettre quelque chose à mon échelle, mais aussi recevoir par les interrogations que me renvoient les enfants. Cela rejoint le militantisme. J’ai décidé de quitter l’enseignement. Les contraintes de l’Éducation nationale sont très pesantes et je ne me sentais plus à ma place. Quand j’ai commencé ce métier, j’ai su que je ne le ferai pas toute ma vie, mais que ce serait le moteur d’autre chose. À 34 ans, j’ai renoué avec mes études, car je m’ennuyai intellectuellement, et c’est à cette période que j’ai commencé à écrire des bandes dessinées. Il a fallu que je devienne Docteure pour assumer d’être une intellectuelle, mais je ne m’attache pas encore le terme d’artiste. Écrire sur l’Histoire est très confortable, c’est un socle sur lequel je peux m’appuyer et c’est un domaine dans lequel je suis reconnue. J’aimerais explorer par l’écriture la sexualité, interroger ce qu’est être une femme. Le féminisme est très évolutif chez moi. Ma réflexion est permanente, elle va de la colère à la profondeur de qui je suis. Elle est très liée à Antigone. Elle est seule face à des hommes et tente de faire entendre sa voix. À 12 ans, ma mère m’avait écrit un mot qui disait : « Tu seras un homme, ma fille. » Il signifiait que je ne devais pas m’empêcher de faire des choses identifiées comme étant du domaine des hommes. C’est vrai que j’aime les choses qui sont plutôt du monde masculin : la politique, la bande dessinée, l’aviation. En un sens, cette phrase est fausse, mais je comprends l’intention, être à égalité de traitement. Pour moi, le système patriarcal est un ennemi. Mon côté guerrière est assez puissant, ce qui n’empêche pas que je me pose sans arrêt des questions. Je dirai que toute lecture de fiction ou autre m’a nourri, tous les livres m’apportent et il en est de même pour le cinéma. King Kong Théorie de Virginie Despentes a été un choc féministe. Assumer le féminisme peut être compliqué. C’est un terme militant, qu’il faut assumer, qui signifie « foncer dans le tas ». Je ne veux plus me censurer, ne plus craindre de ne plus être aimée. J’ai compris qu’on ne peut pas vouloir prêcher tout en craignant de déplaire. L’enfance est quelque chose de spécial. J’ai toujours eu horreur de Peter Pan ou d’Alice au pays des Merveilles. Je n’ai aucune nostalgie de l’enfance. J’ai été une enfant, mais sans en avoir le sentiment. J’ai été responsabilisée très tôt, j’évoluais dans des assemblées d’adultes lors desquelles je lisais ou j’écoutais. Je me suis nourrie de leurs paroles et les romans jeunesse que je lisais étaient sur des thèmes très durs. Mon métier d’enseignante m’a fait redécouvrir la littérature jeunesse. J’ai alors simplement acheté les livres qui me plaisaient.

Bibliographie sélective

Publications historiques

Histoire de l’abolition de la peine de mort dans les six pays fondateurs de l’Union européenne, Thèse de Doctorat, 2015.

Armand Fallières, un président abolitionniste, in Arkhéia n°23-24, 2012.

 

Blogs et articles en ligne

Le choix de Joko –http://lechoixdejoko.tumblr.com/

Notes d’intentions féministes –http://mgbvfeminisme.tumblr.com

Le Carnet de l’abolition – https://abolition.hypotheses.org/

 

Bande dessinée

Isabelle, la Louve de France, 2 tomes, Éd. Delcourt, 2014.

– La Guillotine, La Revue dessinée n°3, 2014.

– Diverses contributions pour le magazine Spirou.

– Cléopâtre, Éd. Delcourt, à paraître en 2017.

Marie Gloris Bardiaux Vaïente nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Medhi Belhaj Kacem

Medhi Belhaj Kacem

C’est dans le soir tombant sur la cité éternelle, quelque part en terrasse aux abords des berges du Tibre, que Mehdi Belhaj Kacem, romancier, philosophe et essayiste, nous a ouvert la porte sur ses lectures. Alors au travail à la Villa Médicis pour une nouvelle traduction des Triomphes de Pétrarque, il nous dit son rapport aux livres, aux mots et aux phrases, en nous donnant à entendre d’un parcours qui a fait de lui l’un des écrivains les plus marquants et les plus protéiformes de sa génération.

Propos recueillis par Romuald Giulivo

 

Alors que tu as passé ton enfance en Tunisie, dans quelle langue s’est faite ton entrée dans la lecture ?

Medhi Belhaj Kacem : Par le français, indéniablement. J’ai beau réfléchir, je n’ai pas de francs souvenirs de lecture en arabe. J’ai pourtant d’abord tout appris dans cette langue, puisque j’ai fréquenté le lycée ministériel tunisien jusqu’à huit ans. Mais à la maison, bien que vivant dans une famille biculturelle, on parlait essentiellement français. Et du coup, je suis entré dans la lecture de façon assez ordinaire, je crois, pour quelqu’un de ma génération. Pour moi, les livres, ça a été d’abord les bandes dessinées. Les classiques franco-belges comme Tintin, Thorgal, Spirou ou Gaston. Pourtant, si je relis régulièrement le travail de Franquin, que je considère comme un génie de premier plan, je ne suis plus trop ce qui se fait désormais dans le monde de la bande dessinée. Je sais toutefois qu’il s’y passe des choses importantes, qu’il s’y invente de nouvelles formes, de nouveaux enjeux – j’ai par exemple été très touché par L’Arabe du futur de Riad Sattouf, où j’ai reconnu beaucoup de mon enfance.

Après ça, au lycée français, il y a eu mon envie de faire du jeu de rôle, (Donjons et Dragons, L’Appel de Cthulhu, etc.) qui m’a amené vers d’autres univers, ceux de Tolkien, de Lovecraft ou la science-fiction. Sûrement Lovecraft a-t-il été ma première passion littéraire. Et puis il y a ce jour, vers mes douze ans, où ma mère – je me demande encore quelle mouche a bien pu la piquer pour avoir une telle idée – m’a offert Les Chants de Maldoror. Et là, évidemment, ça a été le vrai début de tout. Cela a de plus correspondu, je pense, avec mon retour à Paris – j’y suis né, mais en suis parti à l’âge de six mois – et aussi la pleine entrée dans l’adolescence, la découverte d’une musique sombre (The Cure, Joy division, etc.) et d’un cinéma en marge (Tarkovski, les premiers Lars von Trier, mais aussi pas mal de films gore.) Soit au final un ensemble d’influences et d’intérêts assez cohérent, une préoccupation très précoce pour le Mal, qui deviendra plus tard un de mes sujets en philosophie, pas du tout pour prolonger l’adolescence, mais plutôt pour la résoudre, pour en sortir.

Ton travail d’écriture a toujours fait se croiser roman et philosophie. Mais qu’en est-il de tes lectures ?

M.B.K. : La lecture de la philosophie est arrivée plus tard. Par le biais de Debord et des situationnistes, mais aussi, justement, d’auteurs comme Bataille ou Blanchot qui avaient un pied dans la littérature et un autre dans la philosophie. De toute façon, pour moi, la philosophie est un genre littéraire. La littérature, c’est tout ce qui s’écrit. La poésie, le roman, le théâtre, mais aussi la philosophie – quoi que puissent en dire les universitaires. Je n’ai en fait jamais établi un fossé entre les deux, tant dans mes lectures que dans mon écriture. Je me souviens à mes débuts, Jean-Hubert Gaillot, mon éditeur chez Tristram, m’avait fait une remarque très simple, mais que j’aimais bien. Il m’a dit : « Toi, tu penses par phrases. » Bref, tout ça, c’est avant tout de l’écriture. Il suffit de regarder le nombre de non-philosophes que les textes de Nietzsche – comme Ecce Homo par exemple – ont touché, renversé.

On n’est plus de toute façon à une époque comme celle de Blanchot, où l’on pouvait délimiter ce qu’il appelait un espace littéraire. Il sort trop de choses pour ranger, trier, catégoriser. Au final, mes lectures s’orientent selon d’autres considérations, des prémonitions. Aujourd’hui notamment, j’ai l’impression que quelque chose se joue dans les littératures de l’Est. Je pense par exemple à Kraznahorkai, au Vilnius poker de Ricardas Gavelis. Même Steve Tesisch, dont le Karoo est sûrement un des plus grands romans américains publiés ces dernières années, il est en fait né en Serbie.

Alors que tu as réfléchi et pratiqué, notamment à travers des revues, une certaine forme de communauté d’écriture, comment penses-tu que l’on puisse envisager aujourd’hui de partager la lecture ?

M.B.K. : Les aventures Evidenz, et un peu plus tard Tiqqun, m’ont surtout attiré en réaction à mon parcours. Je venais à l’époque de publier L’Antéforme, dont l’écriture éprouvante et solitaire m’avait donné envie d’autre chose. Je ne voulais pas devenir un écrivain misanthrope, demeurant seul dans sa caverne. J’ai eu besoin alors de rencontrer des gens, de faire et de vivre des choses à plusieurs. La philosophie était un prétexte parfait – ou peut-être devrais-je dire plus modestement la théorie, car je voulais juste au départ devenir théoricien, essayiste, comme Debord, Baudrillard ou le Artaud du Théâtre et son double, c’est ensuite seulement que je me suis pris au jeu de la philosophie. Cette période a été intense et très enrichissante, même si, bien sûr, comme toujours avec ce genre d’expériences, cela s’est plutôt mal terminé.

Après, concernant le partage de la lecture, c’est difficile de répondre, car j’ai longtemps détesté lire mes textes en public. Cependant, la pratique de la philosophie, à travers les conférences essentiellement, m’a permis d’apprendre à surmonter cette incapacité quasi pathologique. Je n’ai toutefois pas de soucis pour lire les autres. J’aimerais bien notamment profiter de mon séjour à Rome pour monter une lecture bilingue à partir de ma traduction de La Vita nova. Je suis fasciné par ce texte, sa première phrase me revient souvent. Comme plein d’autres débuts d’ailleurs, alors que bizarrement ce souci de l’incipit n’est pas présent dans mon travail d’écriture. Je me souviens du début des Chants de Malodor, celui des Confessions de Rousseau, du Panégyrique de Debord, du Journal du voleur de Genet, qui a d’ailleurs donné celui de Rose Poussière de Jean-Jacques Schuhl – livre que j’ai acheté à une époque par piles pour l’offrir à mes amis. Mais le début  de Vita nova… « En cette partie du livre de ma mémoire, avant quoi peu se pourrait lire, se trouve une rubrique, laquelle dit ceci : incipit vita nova. » Écrire quelque chose comme ça au XIIIe siècle, c’est époustouflant…

Romancier, essayiste et philosophe franco-tunisien, Mehdi Belhaj Kacem est l’auteur de plusieurs romans parus chez Tristram (Cancer, 1993, Vies et morts d’Irène Lepic…), ainsi que de nombreux essais dont L’Esprit du nihilisme (Fayard), Après Badiou (Grasset) ou Être et Sexuation (Stock).

Bibliographie sélective de Medhi BELHAJ KACEM :

L’Antéforme, Tristram

L’essence n de l’amour, Tristram

Artaud et la Théorie du complot, Tristram

Pour en savoir plus :

Extrait d’un cycle de conférences données à La Générale, Paris

Lauranne Quentric

Lauranne Quentric

Lauranne Quentric est illustratrice, principalement pour la littérature jeunesse. De l’album à la Science-Fiction, en passant par les contes et la mythologie, elle nous livre quels sont les auteurs et les livres qui occupent une place particulière de son enfance à aujourd’hui. C’est dans son petit jardin au cœur de Bordeaux, derrière la fenêtre de son atelier, qu’elle a choisi de nous recevoir.

 

Propos recueillis par Lucie Braud

 

Quels souvenirs as-tu de tes lectures d’enfance ?

Lauranne Quentric : Mes premiers souvenirs sont ceux de lectures d’albums. Je lisais les images pendant des heures. Plusieurs livres ont marqué mon enfance. Le Prince Pipo de Pierre Gripari est le premier auquel je pense. Le livre était illustré par plusieurs artistes. Les illustrations très surréalistes ne correspondaient pas forcément au texte. Chaque image racontait une histoire. Son intention au départ était qu’à la fin de chaque chapitre, il y ait une page blanche sur laquelle l’enfant pourrait illustrer l’histoire qu’il venait de lire. Il pouvait se laisser porter par plusieurs univers sans être tenter de reproduire un univers en particulier. Tous les livres de ce qu’on appelait « la littérature en couleurs », comme ceux publiés par Harlin Quinst ou Le Sourire qui mord m’ont profondément marquée.
Le plus vieux livre que je possède est Éléonore de Michelle Daufresne. C’est un livre sans texte et sans foisonnement surréaliste. Il est très linéaire. Je ne me souviens pas de ce qui me plaisait dans cet album mais je passais des heures à le regarder. Pareil pour les livres de Tomi Ungerer.
Petite, j’aimais beaucoup les livres. J’avais envie de lire aussi des livres sans images. Un des premiers romans que j’ai lu est Philippine de Daniel Meynard. J’ai ressenti une grande liberté, parce que je lisais seule, parce que les personnages n’allaient pas à l’école. Il raconte l’histoire d’une famille de cinq enfants, chacun né sur un continent différent. Le dernier enfant de la famille – Philippine –  peut voler. Les jeux de mots donnent un côté absurde à l’histoire. Il y a plusieurs notions de liberté dans la forme et le fond qui me plaisaient.
Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll me provoquait une véritable jubilation. Je me disais « C’est n’importe quoi mais c’est génial ! ». Cet univers me fascinait. Les illustrations de Dušan Kállay étaient sombres et délirantes. Alice sous terre aurait été un meilleur titre.
En 6ème, j’ai lu Lullaby de JMG Le Clézio. Ce livre a porté un désir de devenir écrivain ! Je voulais écrire un livre comme celui-ci. L’histoire est celle d’une lycéenne qui décide de ne plus aller à l’école. Elle va au bord de la mer et elle ressent l’effet que la mer produit sur elle, ses émotions. Lorsqu’elle revient à l’école, son professeur préféré lui demande si elle a fait un beau voyage. Suite à la lecture de ce roman, j’ai acheté un cahier dont j’ai illustré la couverture. J’ai écrit un début d’histoire. J’ai eu cette impulsion d’écrire. Et puis, j’étais une « grosse » lectrice et je me suis rendue compte que j’avais beaucoup d’histoires à lire et qu’il était compliqué d’en écrire.
Je piochais entre autres dans la bibliothèque de mes parents. Ce sont surtout les ambiances des histoires qui me donnaient envie de lire. Je lisais n’importe quoi sans chercher à lire quelque chose en particulier. Si un auteur me plaisait, je lisais ses autres livres. Certains thèmes m’attiraient – le départ, le voyage – pour comprendre quelque chose sur soi, qui nous sommes et ce que nous faisons là.
J’étais abonnée à la revue J’aime lire et je me souviens de l’histoire de Perle. Un été à Hossegor. J’avais une chambre d’enfant mansardée avec des fenêtres très basses qui donnaient sur la rue, à 300 mètres de l’océan. Perle vit sur une île et nage comme un poisson. Une nuit, elle va au bord de l’eau et se rend compte qu’elle a des branchies et qu’elle peut nager jusqu’aux abysses. J’avais 6 ans et j’ai fait comme Perle. Je suis partie la nuit pour aller nager dans les abysses. Je voulais partir à l’aventure. Je lisais beaucoup de romans sur la vie de tous les jours, sur la vie d’enfants du monde. C’était une autre façon de voyager.
Dans Les Aventures très douces de Timothée le rêveur (texte Paul Fournel, illus. Claude Lapointe), le lecteur suit en même temps une journée type de Timothée et ce qui se passe dans sa tête. Il s’imagine partir à l’école en moto ou qu’il est Zorro. Tout comme Timothée, j’aimais savoir que « c’est pour de faux » tout en me laissant la possibilité que « c’est pour de vrai ».

Quelle lectrice étais-tu adolescente ?

L.Q. : J’ai continué à lire tout ce qui me tombait sous la main. Mes parents avaient une collection incroyable de livres de SF des années 60 et 70. J’en ai lu beaucoup. C’est assez proche d’Alice au Pays des merveilles, dans l’approche philosophique de l’Être humain et de sa place dans le monde.
Au collège et au lycée, je lisais les lectures imposées dans les cours de français. Mais, j’étais habituée à lire ce que j’avais envie de lire et j’avais du mal à entrer dans ces textes.
Un peu plus tard, j’ai évolué vers les contes traditionnels et la mythologie. Je m’intéressais à ce qu’ils transmettaient. J’allais vers les textes fondateurs plus avec un regard d’enfant que celui d’une adulte en construction. Les contes et la sociologie des contes de fées prenaient beaucoup de place dans ma vie. Cet intérêt a motivé le choix de mes études. Ma maîtrise traitait des mondes imaginaires dans la littérature anglophone. Alice au pays des merveilles, Peter Pan, Bilbo le Hobbit… Une façon de revenir aux lectures de mon enfance.
C’est lors de mes études que j’ai lu Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Le thème ne m’intéressait pas. L’histoire d’un officier qui part au Congo, dans les colonies, sans en avoir envie et qui parle de l’âme humaine, de la part de noirceur que nous avons en chacun de nous. Je suis rentrée dans ce texte après en avoir rêvé et il a été une des lectures les plus marquantes de ma vie.
Mes dessins personnels rendent compte de ces thèmes et ces ambiances que j’aime chez ces auteurs : l’enfance, l’absurde, la cruauté. Les livres offrent la liberté de pouvoir dire ce que l’on veut par le moyen que l’on veut. Cela ne m’a pas empêché d’aimer Zola, Camus, Edgar Alan Poe ou Stephen King

Aujourd’hui, vers quelle littérature es-tu tournée ? Tes lectures ont-elles une influence sur ton travail d’illustratrice ?

L.Q. : Je lis beaucoup d’albums jeunesse et de bande dessinée. Je m’intéresse à nouveau beaucoup aux images. La bande dessinée est ce que je connais le moins. Je prends au hasard ou je demande à des amis de me prêter des livres qu’ils aiment.
Un temps je travaillais pour France Loisirs, dans le service éditorial en charge des traduction s anglophones. Je ne lisais plus que les livres proposés au comité de lecture, je passais mon temps à lire mais lire ainsi ne m’intéressait pas. Mes livres me manquaient. J’ai quitté ce travail, j’ai relu ma bibliothèque et redécouvert les textes. Ainsi, j’ai pris l’habitude de relire plusieurs fois les mêmes livres. C’est à ce moment par exemple que j’ai lu le Bison de la nuit de Guillermo Arriaga. Je l’ai lu plusieurs fois. Il parle de la folie. Un trio de jeunes de 20 ans  au Mexique. L’un des garçons se suicide et l’autre raconte la difficulté de survivre à ça. Il y a un travail d’introspection qui montre bien comment ces jeunes sont centrés sur eux, sur l’amour.
J’ai refait un cycle sur la littérature américaine en relisant Faulkner, Miller, des auteurs que j’avais survolés pendant mes études. Et puis, il y a des auteurs que j’ai découverts récemment : Chroniques de l’oiseau à ressort de Haruki Murakami par exemple. Je ne sais pas ce que je cherche mais un livre en appelle un autre. Je reviens à mes habitudes d’étudiantes, avec un système de lecture qui me plaisait et beaucoup de liberté.
Quant à la poésie, à part Aragon, je n’y étais pas très sensible mais elle me fascinait et elle me frustrait car je ne la comprenais pas profondément la plupart du temps. En maîtrise, mon directeur de recherches m’a fait découvrir William Blake et Les chants de l’innocence et de l’expérience où beaucoup des personnages sont des enfants. William Blake était graveur et peintre et illustrait ses recueils. Malgré l’enfance martyrisée qu’il dépeint, reste cette notion d’innocence qui prévaut. La poésie s’est ouverte à moi, quelque chose a cédé et j’ai lu ou relu TS Eliot, Emily Dickinson, Anthony Hopkins, Sylvia Plath…
J’aimerais mettre toutes ces influences dans mon travail. J’ai commencé l’illustration en répondant à des commandes. Quand j’ai commencé, je ne faisais pas de l’illustration pour faire des choses qui ne me plaisaient pas. Comme je suis autodidacte, je ne me sens pas forcément légitime dans le « métier » mais je suis nourrie de beaucoup d’univers esthétiques. Quand j’illustre un texte, j’ai envie que mes images proposent une autre histoire que celle qui est donnée par le texte. J’ai beaucoup de projets et de personnages qui attendent dans mes carnets.

 

L. Quentric consacre son temps à l’illustration, quelque part au cœur de Bordeaux.

Lauranne Quentric nous a très gentiment ouvert sa bibliothèque : à vous d’y dénicher des envies de lecture !

Bibliographie sélective de Lauranne QUENTRIC :

C’est pas la même chose, texte Irène et Pierre Coran, éd. Mouck

Ti Moun dit non !, histoire contée par Praline Gay-Para, éd. Syros

Un ami, éd. Didier jeunesse

Les Fleurs de la petite Ida, d’après Hans Christian Andersen, éd. Mouck