De neige et de vent

De neige et de vent

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De neige et de vent fait partie du Cycle des saisons que le romancier corrézien Sébastien Vidal a entamé avec Ça restera comme une lumière paru en 2021 aux éditions Le Mot et le reste. L’histoire se joue en hiver, dans les Alpes, à la frontière franco-italienne. Le village de Tordinona se blottit au coeur du massif des Trois Dents de la Rancune. Pour les gens de passage qui souhaitent y pénétrer, un message est affiché à leur attention à l’entrée du village : « Vous pouvez encore faire demi-tour. »

 

Victor et son chien Oscar se retrouvent pris dans une tempête de neige alors qu’ils viennent de franchir le tunnel qui rejoint la France à l’Italie. Randonneur aguerri, Victor se met en quête d’un abri dans ce coin de montagne reculé. C’est à Tordinona qu’il choisit de trouver refuge malgré le message hostile posté à l’entrée du village. L’ambiance peu amicale se confirme lorsque le tenancier du seul bar refuse de l’accueillir et lui indique une ferme qui pourra le recevoir pour la nuit.
La ferme de l’Arc en ciel est tenu par six jeunes. Victor comprend qu’ils ne sont pas en bons termes avec les villageois car ces jeunes « hippies » ne sont pas originaires d’ici.
Pendant que Victor fait connaissance avec ses hôtes pacifistes, Marcus et Nadia, deux gendarmes en patrouille s’apprêtent à quitter le village lorsqu’Orazio, le garde champêtre, découvre le corps de Caroline, la fille du maire, Basile Gay. Bien que la tempête redouble de violence, Marcus et Nadia, accompagnés du maire et d’Orazio se rendent sur le lieu où a été découverte la jeune fille sans vie. Sans l’ombre d’un doute, Caroline a été violée et assassinée. Mais l’enquête s’avère difficile : une avalanche a bloqué le seul pont qui relie le village au reste du monde et le corps ne pourra pas être autopsié. Les deux gendarmes sont alors contraints de rester à Tordinona pour le garder le temps que la situation se débloque.

« un roman glacial où la peur de l’autre dirige les actes les plus barbares »

Fou de douleur et de rage, Basile Gay qui vient d’apprendre la présence d’un étranger dans le village, désigne Victor sans aucune preuve comme le coupable du meurtre de sa fille. Sur son ordre, les villageois le capturent et s’apprêtent à le lyncher. Les deux gendarmes arrivent à l’extirper de leurs griffes, et se retranchent dans la mairie pour garder le randonneur sous leur protection.
Une guerre est entamée, le maire n’a pas dit son dernier mot. Il établit avec son bras droit Gervais des stratagèmes plus violents les uns que les autres pour arriver à ses fins et envoie ses concitoyens au « combat ». Parmi ces villageois en apparence soudés et prêts à tout pour leur maire autoritaire et violent qui fait travailler la majorité des cent douze habitants de Tordinona, certains commencent à exprimer leur désaccord sur les méthodes de cet homme qui crie vengeance en fixant ses propres lois. Pendant ce temps, d’autres profitent de cette diversion pour régler leurs comptes en toute discrétion.

Sébastien Vidal a établi l’histoire dans un village de montagne qui dérive sur un morceau de banquise temporelle et qui est devenu, par la force des choses, un hameau de cinglés consanguins. En situant l’intrigue en plein hiver, l’auteur use d’un climat de tempête pour renforcer l’isolement des habitants dont la vie est soumise aux intempéries les plus violents. Néanmoins, les paramètres météorologiques ne semblent pas être les seuls qui maintiennent la population sous son joug. Basile Gay, le maire et patron de la seule « usine » du village, a acquis son pouvoir par la peur de certains de se voir dépouiller de leur seule source de revenus. Alors à Tordinona, lorsque le monde extérieur menace cet équilibre construit sur la domination, le goût du sang n’en est que plus fort, surtout lorsqu’il est assaisonné de folie et de vengeance.

De neige et de vent est un roman glacial où la peur de l’autre dirige les actes les plus barbares. Sébastien Vidal use du paysage pour créer un huis-clos et un climat de tension extrême. Le lecteur, au même titre que les personnages, est maintenu dans cet étau, jusqu’au dénouement.

Par Lucie Braud
Sébastien Vidal : la nature, écrin de l’enfance et objet de littérature

Sébastien Vidal : la nature, écrin de l’enfance et objet de littérature

 

Sébastien Vidal est un romancier de polar fortement influencé par son cadre de vie, la Corrèze. Ce département a abrité et nourri son enfance. Il est revenu y vivre après sa carrière de gendarme, comme une évidence. Sanctuaire de nature préservée avec ses forêts, ses rivières et ses cascades, son paysage offre à l’écrivain matière à la hisser au rang de personnage principal dans ses romans.

 

Une enfance en littérature et en écriture
Sébastien Vidal est arrivé à l’écriture par la lecture. Issu d’une famille où les adultes lisent, il est en partie élevé par ses grands-parents dont la bibliothèque lui est accessible. Ils veulent d’ailleurs qu’il lise le plus tôt possible. Cela commence par les livres d’images – il garde un souvenir marquant d’une version illustrée de La Chèvre de Monsieur Seguin. Il lit des bandes-dessinées et les œuvres de la Comtesse de Ségur. Adolescent, il s’attaque à des livres qui demandent plus d’endurance, et découvre les œuvres de Claude Michelet : dans le roman Les grives aux loups qui se passe en Corrèze, Sébastien Vidal rencontre pour la première fois ses semblables dans un livre. « C’est un choc à une période où – dans les années 80 – le milieu rural est bien souvent ringardisé. » En vacances chez sa mère, il reçoit un deuxième choc avec Charlie, de Stephen King. La capacité de conteur de l’auteur américain le fascine, et depuis, il ne l’a jamais lâché. « On reconnaît son écriture dès les premières lignes, il est identifié stylistiquement. Il a influencé ma manière de raconter.»
À la fin de ses années collège, Sébastien fréquente le foyer où les livres sont en libre-service. Il n’est pas passionné par les études, mais il a néanmoins un intérêt pour le français, l’histoire, la géographie et le sport. Dans ce foyer, il découvre Hemingway, et surtout Terre des hommes de St Exupéry, et c’est un troisième choc. Il prend plaisir à écrire ses devoirs de rédaction, et pour une fois se retrouve sur le podium. « Je me disais, au moins, je vaux quelque chose. J’ai continué à écrire par la suite, et surtout, j’écrivais la fin des histoires qui ne me plaisait pas.»
À dix-huit ans, alors qu’il est en apprentissage en pâtisserie, il entreprend l’écriture de son premier roman, un western, mais il est confronté à des problèmes de documentation. Il se décourage : il n’a ni l’endurance ni les outils pour aller au bout de ce projet.

Le gendarme romancier
Puis vient le service militaire, et à l’issue, loin de la pâtisserie, c’est vers la gendarmerie que Sébastien Vidal entreprend finalement de conduire sa vie professionnelle. Il a dix-neuf ans lorsqu’il intègre La Maison bleue. « Le lien avec la population dans la cadre du service public, c’est cela qui m’a intéressé et qui m’a poussé à passer le concours. » L’écriture est présente au quotidien, épistolaire lorsqu’il est loin de sa future épouse, puis il tient un journal pendant la grossesse de celle-ci, et se régale. « L’écriture est un pays où je suis très heureux, » confie Sébastien, alors en 2008, il se penche de nouveau sur un projet de roman. Il y passe deux ans et demi, encouragé par son épouse et une amie lectrice de son travail. Le livre, un diptyque sur l’occupation et la résistance en Corrèze, trouve sa place en 2011 chez un éditeur de littérature régionale, les éditions de La Veytizou. Lancé, Sébastien Vidal met alors les deux pieds dans le roman policier. Les sentiments noirs, une trilogie, est publiée aux éditions Lucien Souny, entre 2017 et 2018. Deux ans plus tard, il rejoint les éditions Le Mot et le reste où paraît Ça restera comme une lumière. « J’ai envoyé mon manuscrit à plusieurs maisons, ce sont eux qui ont répondu les premiers. Ils ont une excellente réputation, ils sont professionnels et cela a changé beaucoup de choses pour moi. J’ai, pour la première fois, perçu un à valoir, le contrat proposé était très correct, et qui plus est, leur travail sur le texte est précis et m’a fait progresser. Je me suis retrouvé en librairie au niveau national, avec une réelle visibilité. »
Les rapports sont simples, la discussion est ouverte sur chaque point, une relation de confiance s’installe et Sébastien Vidal enchaîne avec un second ouvrage, Où reposent nos ombres. Le livre est primé au salon du Méli-Mélo de la Briance (87) et au festival de polar du Grand Cognac (16), et même si les prix n’ont pas de réel impact médiatique ni sur les ventes, ils lui donnent une légitimité.
Paraît ensuite De neige et de vent et les chose bougent beaucoup plus, il est lauréat du prix Landerneau Polar pour ce troisième ouvrage chez Le Mot et le reste : invitation à Paris, journalistes, mise en avant dans les Espaces culturels Leclerc, article dans Livre Hebdo, et Sébastien se retrouve dans la peau du lièvre pris dans les phares d’une voiture. Les éditions Pocket veulent acheter les droits des trois titres pour une édition en livres de poche, une maison de production est intéressée pour une adaptation audiovisuelle, Sébastien est invité sur des salons prestigieux, il multiplie les rencontres en librairie et en médiathèque – ce qu’il préfère, fait la connaissance de ses paires : il a changé de division. « J’ai alors réalisé que j’étais lu dans tout le pays, c’était émouvant et touchant. »

« L’écriture est quelque chose de physique. Je me nourris du quotidien et des interactions avec les gens, des œuvres, des émotions. »

Le processus de création

Les romans de Sébastien Vidal germent à partir d’une scène qu’il entrevoit. Ces visions arrivent le plus souvent quand il est « disponible », c’est-à-dire quand il marche, quand il court, quand il fait les choses à son rythme et que le fonctionnement du cerveau est différent. « Dans ces moments-là, la mémoire vive est libérée, je ne pense pas au roman, mais c’est là que je trouve des solutions à mes blocages. »
Les personnages, leur identité, l’environnement du récit se construisent peu à peu, dans une porosité avec la vie du quotidien. Il capture une phrase, une expression entendues, une attitude pour caractériser ses personnages. Quand il est prêt à se lancer dans l’écriture, il le sent. Puis il écrit, chaque jour.
Les films, la musique et la littérature nourrissent sa créativité. Sébastien Vidal sème au fil des pages des références musicales et des clins d’œil à des artistes qu’il apprécie comme Craig Johnson et James Lee Burke. Les chansons qu’il choisit caractérisent un moment de l’histoire, les paroles sont en lien avec ce qui s’y passe et sont une manière d’ancrer une scène dans le réel. « L’écriture est quelque chose de physique. Je me nourris du quotidien et des interactions avec les gens, des œuvres, des émotions. »
Une fois le roman terminé, s’en suit une période de deux mois pendant laquelle il met son manuscrit de côté et l’oublie. « Je reviens dessus après ce temps de repos pour corriger, enlever les belles phrases qui ne servent à rien. J’ai alors le recul nécessaire qui me permet d’être sans pitié avec moi-même. » Ce travail de réécriture effectué, il envoie le manuscrit à trois amis auteurs pour une lecture critique impartiale. De ces retours, il produit une nouvelle version qui sera envoyée à son éditeur. C’est alors l’étape du peaufinage avant publication.

                                        

La nature, un personnage à part entière dans Le Cycle des saisons

Dans les quatre ouvrages parus chez Le Mot et le reste qui constituent ce que Sébastien Vidal nomme Le Cycle des saisons, la nature tient le rôle principal. Elle comprend le vivant, le végétal, le minéral, le climat, mais elle représente avant tout un lien privilégié à l’enfance, période de la vie lors de laquelle Sébastien Vidal est persuadé que tout se joue. « J’envisage le monde de façon schématique : il y a ceux qui ont eu une enfance heureuse, qui la garde en eux le plus longtemps possible et se construisent avec ça, et il y a ceux qui ont manqué et qui vont courir après ce qu’ils n’ont pas eu pendant leur enfance. Nous sommes façonnés par les endroits où l’on vit. Cela joue sur notre humeur, nos décisions, la manière dont on affronte les évènements.»
La Corrèze, le lieu de son enfance, a imprégné et façonné Sébastien. Il l’a quitté à dix-neuf ans, mais revenait régulièrement et y vit aujourd’hui. « C’est un lieu fantasmagorique, magique, avec un fort potentiel romanesque, un département à plusieurs visages avec des saisons très marquées, une grande amplitude thermique, de l’eau, des rivières… Écrire la nature est mon ambition, nous venons de là, et c’est une manière pour moi de faire allégeance à cette maman. Dans mes livres, la nature est omniprésente parce qu’elle aussi vitale que le sang dans le corps humain. »
Sébastien Vidal travaille actuellement sur son prochain roman intitulé Toute la poussière ici-bas. Il sortira en janvier 2027 aux éditions Le Mot et le reste.

par Lucie Braud

BIBLIOGRAPHIE

Une saison de colère, éd. Le Mot et le reste, 2025 – Prix coup de Cœur du Festival des littératures Policières de Libourne 2025
De neige et de vent, éd. Le Mot et le reste, 2024 – Prix Landerneau Polar 2024, Prix Noir Dissay 2025, Prix Polar du salon de Prayssac (46) 2026
Où reposent nos ombres, éd. Le Mot et le reste, 2022 – Prix du Roman noir 2023 du Grand Cognac, Prix de la Briance 2023
Ça restera comme une lumière, éd. Le Mot et le reste, 2021
Les Sentiments noirs, trilogie, éd. Lucien Souny, 2019

 

EN SAVOIR PLUS

ALCA Nouvelle-Aquitaine
Le Mot et le Reste

L’intelligence artificielle n’existe pas

L’intelligence artificielle n’existe pas

 

L’intelligence artificielle n’existe pas.
Ces mots ne sont pas de moi, mais de Luc Julia[1], l’expert I.A. des plateaux télé français, le créateur autodéclaré de Siri (ils étaient en vérité une centaine de personnes à œuvrer), cette invention mirifique comme il n’y en avait pas eu depuis le moule à œufs carrés et grâce à laquelle des gens demandent désormais, en pleine rue et à voix haute, la météo ou leur horoscope.
C’est dire combien cette déclaration mérite d’être prise au sérieux.
Et puis je l’attendais depuis un moment, je l’avoue. Tandis que les journaux se répandent sur les robots conversationnels — sujet probablement plus vendeur que la catastrophe climatique ou les morts quotidiennes de migrants en Méditerranée —, tandis que des tas de gens causent de sciences ou de techniques sans rien y entraver, mélangeant sous l’étiquette épouvantail d’intelligence artificielle des concepts aussi divers que l’automatisme, l’algorithmique, la cybernétique, les réseaux de neurones ou l’analyse de données, l’ingénieur que j’ai un jour été commençait sérieusement à se demander qui viendrait nous sauver. J’ai donc été content d’entendre Luc Riva nous dire que, tout ça, c’était du vent. Cette affirmation émane après tout d’un type sérieux — si l’on excepte son goût douteux pour les chemises hawaïennes, et aussi le fait que son travail a permis pendant des années à son ancienne entreprise d’enregistrer à leur insu les cinq cents millions d’utilisateurs mensuels de sa technologie[2]. Je n’ai pas lu son bouquin — il ne faut pas déconner quand même —, mais je veux bien le croire. Et j’irais même plus loin.
L’intelligence artificielle est une fiction, dirais-je surtout. Car à bien y regarder, ce ne sont ni les journalistes ni les chercheurs ni les GAFAM qui sont responsables de cette hystérie actuelle. Ce sont les écrivains. C’est eux qui ont tout inventé. Il serait évidemment vain de vouloir le démontrer en ces colonnes par une analyse exhaustive, mais l’on peut toutefois dresser un rapide historique d’œuvres clés ayant mené à cette invention.

Vu qu’au commencement était le verbe, le paradigme d’une intelligence extrahumaine apparaît d’abord dans une littérature ésotérique et religieuse. Mais l’homoncule de l’alchimie chrétienne ou le golem de la cabale juive — tel que l’utilisera plus tard Meyerlink dans sa nouvelle éponyme (1915) — n’ont encore aucune intelligence et demeurent des formes de vie artificielle obéissantes, sans aucun libre arbitre. Même s’il existe ensuite quelques fugaces exceptions chez Cervantès, Rabelais ou Swift, il faudra attendre la révolution prométhéenne du XIXe pour que rationalisme et science romantique créent la figure tutélaire du personnage artificiel, à partir il est vrai d’inventions véritables presque aussi utiles que Siri, comme le canard de Jacques Vaucanson — l’un des premiers automates dont la capacité à déféquer émerveilla la cour de Louis XV. Heureusement, la littérature fait toujours mieux que le réel. Il suffit de lire L’Homme au sable d’Hoffmann (1816), et plus tard L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam (1880) ou le Pinocchio de Collodi (1881) pour s’en convaincre. Mais le père de Hal 9000, du Terminator ou de Wintermute est sans conteste la créature du Dr Frankenstein (1818). En substituant à la puissance divine celle de la technique, en posant que l’homme est une machine et que cette machine peut être démontée, analysée et copiée, mais surtout en faisant tomber la barrière théologique et en donnant une âme véritable à sa créature, Mary Shelley pose sans le savoir les bases du futur terrain de jeu de Turing, Von Neumann, McCarthy et tous les autres scientifiques qui développerons l’informatique quand, à peu près dans le même mouvement, Einstein et Oppenheimer s’amuseront eux aussi à des passe-temps dangereux.
Pourtant, la littérature les a tous prévenus. Car même s’il existe des exceptions, la plupart des androïdes automates de la science-fiction naissante sont quasi systématiquement des sortes de némésis méphistophéliques, des représentants d’une science dangereuse menaçant l’humanité ; et les bombes ou les gaz toxiques de la Première Guerre mondiale n’arrangent rien à l’affaire. C’est ainsi que Kapek met en scène dans sa pièce de théâtre R.U.R (1923) des armées malfaisantes d’hommes artificiels, appelés pour la première fois robots, et dont la déclinaison ad nauseam allait assurer le succès de certains magazines pulp, ainsi que la réussite d’un jeune auteur érotomane qui en fera son fonds de commerce. En effet, à partir de 1940 et pendant plus de cinquante ans, Asimov écrira à la mitraillette nouvelles et romans indigestes centrés sur des créatures cybernétiques et sur ses fameuses « lois de la robotique », censées régler en un coup de cuillère à pot toutes les dérives possibles de l’informatique.
Ainsi, vous l’aurez compris, l’intéressant est ailleurs. Et c’est chez Orwell, l’un des écrivains les plus importants du XXe siècle, qu’on le trouve.
1984 ne parle nullement d’ordinateur ou de robots, contrairement à ce que croient beaucoup de gens ne l’ayant pas lu. Orwell y entreprend toutefois un mouvement crucial pour l’invention réelle de ce que nous appelons intelligence artificielle ces jours-ci. En effet, même si chez Asimov ou d’autres auteurs de l’âge d’or de la SF américaine le robot laissera souvent place à des « machines » — « Tu ne feras pas de machine, à l’esprit de l’homme semblable », fait dire Frank Herbert à la bible du Jihad Butlérien de Dune en 1965 —, même si l’automate sera peu à peu privé d’une physionomie humanoïde comme le célèbre supercalculateur de 2001 : L’Odyssée de l’espace, coécrit par Kubrick et Clarke en 1964, il demeure toutefois inscrit dans une matérialité et, surtout, une réalité. Il a un châssis, un clavier pour communiquer, un œil rouge pour passer au cinéma. Mais tout change avec Orwell qui invente dans 1984, publié peu après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, l’incorporalité d’une intelligence humaine. Quand Winston Smith se fait arrêter par la police de la Pensée, il pose des questions. Quand il demande : « Big Brother existe-t-il ? », on lui répond oui. La question « A-t-il un corps ? » est dite sans importance pour déterminer si Big Brother est réel et, quand le narrateur demande « Existe-t-il comme j’existe ? », on lui rétorque : « Vous n’existez pas. »
Bref. Je ne sais pas si Luc Riva a lu Orwell[3], mais ça lui aurait sûrement fait gagner du temps. Pensée, indécidabilité du réel, incorporéité : tout y est pour définir une nouvelle ontologie de l’artificiel.
Remarquez, Luc n’est pas le seul à avoir mis du temps à percuter. Beaucoup d’auteurs talentueux (Aldiss, Dick, Heinlein, ad lib) continueront d’incarner une intelligence extrahumaine dans une forme humanoïde ou mécanique à travers leurs écrits. Il faudra attendre un roman publié en 1984 — comme par hasard — pour voir la mue aboutir. Avec Neuromancien, Gibson invente non seulement le cyberespace, il pose les bases de tout un imaginaire qui sera par la suite maintes fois pillé ­— par des collègues (Dantec, Stephenson, Sterling, Williams, etc.), et aussi par Hollywood, par l’armée, par les entreprises de nouvelles technologies ou les ténors de l’Internet ­— mais aussi et surtout donne vie aux premières I.A..
Pourtant, là encore, je ne suis pas sûr que Luc Riva et ses amis journalistes aient lu Gibson. Je ne suis pas sûr qu’ils aient compris le plus important. La véritable invention du pape du cyberpunk n’est pas l’intelligence artificielle. C’est avant tout la langue nouvelle qui va avec.
Souvenez-vous, depuis le commencement, c’est toujours le verbe qui compte. Donc si nous choisissons d’incarner certaines créations de nos meilleurs écrivains, ne les séparons pas de leurs mots. Ce mauvais plagiat n’a aucun sens et accouche toujours d’une souris car, évidemment, les I.A. qu’on nous vend aujourd’hui n’en sont pas — pas besoin d’être Luc Riva pour s’en apercevoir. Mais ça viendra. Alors ne laissons pas les maîtres de la nouvelle Oceania nous imposer le langage du totalitarisme qu’ils bâtissent actuellement autour de l’intelligence artificielle, laissons-les se foutre sur la tronche dans une cage de MMA sous le regard synthétique du monde entier, et soyons de notre côté sérieux trente secondes, décidons ensemble de l’avenir de ces outils, qu’il nous faut urgemment extraire de la Novlangue et de la culture du profit pour les rattacher à leur littérature et à un projet universaliste.
Parce que sans cela, nul besoin de Big Brother, de ChatGPT ou Midjourney pour que notre monde parte à vau-l’eau. Comme nous en prévenait déjà Huxley dans Le meilleur des mondes (1932) : « Les gens en viendront à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui les empêchent de penser. »




[1]  Éditions First, 2019
[2] Alex Hern et Alex Hern Technology editor, « Apple apologises for allowing workers to listen to Siri recordings », The Guardian,‎ 29 août 2019
[3] Écrits politiques (1928-1949), éditions Agone

par Romuald GIULIVO

ARTICLE PRÉCÉDEMMENT PARU DANS LA REVUE PAPIER D’ALCA NOUVELLE-AQUITAINE

Je te vois

Je te vois

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Un couple entre dans un restaurant. La femme remarque, à l’une des tables, une petite fille assise en face de sa mère. Elles ont terminé leur repas. La petite fille a mis son manteau, elle est prête à partir. Elle regarde sa mère mais sa mère a les yeux rivés sur son téléphone portable à échanger des messages. Le couple entame son repas pendant que la petite fille attend que sa mère la voie.

Le regard de l’enfant croise celui de la femme. La petite est mal-à-l’aise. La femme ne sait pas encore pourquoi cette enfant l’interpelle autant. Puis elle comprend. Elle lui rappelle l’enfant qu’elle était, et sa mère qui elle-même souvent ne semblait pas la voir. La femme saisit la solitude de la petite fille, ce sentiment d’être invisible aux yeux de celle que l’on aime le plus au monde, cette absence de regard qui rend transparent. Comment exister alors ?

Marie-Francine Hébert écrit ce texte à la première personne. La femme est la narratrice, elle embarque le lecteur dans la scène qui se déroule sous ses yeux. Elle raconte ce qu’elle voit, puis ce qu’elle comprend. Bien que la femme soit dans un monologue intérieur et se fait le témoin d’une solitude qu’elle ne connaît que trop bien, un dialogue muet se joue entre elle et la fillette. La femme adresse alors un message à l’enfant et à sa mère. « Je veux te dire que je t’ai vue, et ta maman aussi. »

Le texte de Marie-Francine Hébert est merveilleusement porté par les illustrations de Lauranne Quentric. Illustrer un texte comme celui-ci n’est pas chose aisée lorsque le seul décor est une salle de restaurant, et le personnage principal, une petite fille en attente de quelque chose qui ne vient pas. L’illustratrice y intègre la poésie de son univers. Les collages en papier de soie et la sobriété des images accompagnent avec subtilité et douceur cet instant si poignant que la femme et l’enfant partagent. Vues d’ensemble, gros plans et détails, les cadrages en alternance choisis par l’illustratrice permettent au lecteur de partager tour à tour le point de vue de la narratrice et de ressentir les éprouvés de l’enfant.

Le regard est le cœur du sujet. Celui de l’enfant, celui de sa mère, celui de cette femme. Le regard qui permet de se sentir aimé. Je te vois est un huis-clos bouleversant.

Par L.B.

Je te vois, texte de Marie-Francine Hébert, illustrations de Lauranne Quentric, Les 400 coups, 2023

@laurannequentric_illustration

Les 400 coups

 

À lire aussi de Lauranne Quentric :
Elle fait le printemps, d’après une idée originale de Praline gay-Para, Didier Jeunesse, 2023
Et pluie voilà, texte de Christophe Pernaudet, Éditions du Rouergue, 2019

 

 

La Boulonichon

La Boulonichon

Une BD qui fait du bien
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Clémentine a quarante ans et se découvre une boule au nichon. Un long périple de rendez-vous, d’examens et de soins s’annonce. Clémentine va faire connaissance avec le monde médical et apprendre à vivre avec la maladie. Raconté comme cela, le sujet n’apparaît pas des plus joyeux. Pourtant, La Boulonichon aborde la vie d’une malade de façon décomplexée, avec distance, humour et cocasserie.

Evemarie, dessinatrice et scénariste, tourne en dérision chaque étape que Clémentine traverse. Un chapelet de médecins, secrétaires, patients, pharmaciens s’égrène, constituant une galerie de portraits et de situations plus farfelues les unes que les autres. Clémentine est une femme au caractère bien trempé. Elle exprime ses émotions sans retenue et avec un franc-parler sans fioritures qui assaisonne ses péripéties médicales. Les évènements qui perturbent sa routine quotidienne et brusquent son intimité, la déroutent et la font disjoncter. Et ceux qui traînent dans les parages au mauvais moment en prennent pour leur grade.

« Si La Boulonichon aborde le parcours du combattant du malade dans un système parfois absurde, il n’en demeure pas moins que c’est un livre qui rend hommage au corps médical ».

Aborder la maladie sous l’angle de l’humour est ce qu’il y a de plus difficile à faire. À ce jeu Evemarie excelle. Son regard décalé et malicieux transforme la tragédie en comédie. Son humour est sa griffe et ce qui donne une saveur si délicieuse à son travail. Si La Boulonichon aborde le parcours du combattant du malade dans un système parfois absurde, il n’en demeure pas moins que c’est un livre qui rend hommage au corps médical. Le faire avec un humour sans concession est certainement ce qui lui donne toute sa valeur. La Boulonichon est à lire pour pleurer de rire.

Pour chaque bande-dessinée vendue, 1€ est reversé à l’association de lutte contre le cancer du sein, LiSa.
Par L.B.

La Boulonichon, Expé éditions, 2023

Evemarie :
Facebook : @evemarie
Instagram : evemarie

 

 

À lire également de Evemarie :
Hey June, scénario Fabcaro, éditions Delcourt, 2020
Magical Mystery June, dessin et scénario Evemarie, Expé éditions, 2021
Les Dents longues, scenario Courty, Expé éditions, 2023

 

 

Initial_A

Initial_A

Explorer la frontière 
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Thierry Murat est un artiste singulier tant il pousse la réflexion pour chacun de ses ouvrages. Rien n’est laissé au hasard. Tout est pensé, creusé. Tout prend sens. Avec initial_A., il signe un ouvrage atypique, philosophique et narratif, dans la droite ligne de Cerveaux augmentés (humanité diminuée ?) qu’il a réalisé avec le philosophe Miguel Benasayag.

Thierry Murat a conçu initial_A à partir d’images promptées et générées sur un réseau neuronal artificiel. Cette nouvelle expérience ressemble à un voyage initiatique au cœur d’une IA à la fois fascinante et effrayante, qu’il met au service de son art pour raconter l’histoire d’un monde dévasté par la numérisation à outrance.
Initial_A est une fable parsemée de clins d’œil à Lewis Caroll. Alice, le personnage principal, débarque par un trou noir sur une planète parallèle qui ressemble à la Terre au point d’en être son miroir. Sur cette planète, l’Homme a disparu, il n’y a que vestiges de son passage et végétation. Alice dialogue tout au long du livre avec la « Voix off », un personnage que le lecteur ne voit jamais. Le monde a été détruit par la numérisation et Alice a pour mission de réécrire l’histoire de l’Humanité. Mais voilà, elle ne se souvient pas de grand-chose du monde d’avant. Alors la « Voix off » va faire remonter peu à peu ses souvenirs. Le récit alterne entre le présent et le passé. Alice sombre dans le rêve, remonte le temps et explore ainsi différentes époques :  l’Âge d’Or, l’Âge de Plomb et le Dernier Âge, celui de la technologie dévastatrice.
Si la jeune fille est une métaphore de l’Humanité, le petit robot qui intervient de façon incongrue dans l’histoire pour lui parler est une métaphore de la technologie. Il sait tout mais ne veut pas trop en dire. Il est un peu stupide, toujours en avance (un clin d’œil au lapin blanc d’Alice au pays des merveilles toujours en retard) mais il est surtout inutile.
Voici l’histoire.

« Initial_A est un livre hors du commun, unique en son genre, certes par l’acte créatif de l’auteur lors duquel il a poussé le langage poétique pour concevoir les images, mais au-delà, par son scénario et par la façon dont il explore la frontière. »

Mais initial_A est un livre complexe. La lecture est tout d’abord contemplative tant les images hypnotisent. Les cases sont des paysages vus bien souvent à travers le regard d’Alice. Le lecteur est également spectateur comme il le serait d’une toile. Alice est mise en scène soit de dos, soit de face, gros plan fait sur son visage. Son regard devient le centre de l’attention. Il interroge, il nous fait douter de son humanité ou au contraire, nous en convainc par les émotions qu’il porte. Il ressemble à ce regard que nous avons lorsque nous sommes sur les écrans : un regard fixe, lointain, parfois perdu, parfois intense. Un regard tout entier donné à l’écran, tout entier absent du monde réel.
Les cadrages sur Alice changent lorsqu’elle « traverse » les différents Âges. Alice s’anime alors, s’incarne dans ses rêves à travers lesquelles elle perçoit les vestiges de l’Humanité. Ses rêves sont comme ces souvenirs auxquels on se raccroche pour se rappeler, pour ne pas oublier qui nous sommes. Et les souvenirs ne sont pas des mensonges : même s’ils sont fabriqués, ils sont une trace modelée de notre histoire, une preuve de notre existence et de notre rapport au monde.
Au fil des pages, la lecture se complexifie, le questionnement commence, nous sommes perdus puisque le réel et le virtuel ne se distinguent plus l’un de l’autre. Où se situe la frontière entre les deux ? Alice ne sait pas bien où elle est, ni quel est le but de sa présence sur cette planète miroir. Elle réclame des réponses qu’elle ne peut obtenir. Alice est-elle réellement l’âme de l’Humanité ? Alice est-elle tout simplement humaine ? Que peut-elle croire et ne pas croire ? Que pouvons-nous croire ? L’unique réponse qu’oppose la « Voix off », la voix de son intériorité, est celle-ci : « Si la question est la finalité, alors la réponse est l’absence de finalité. Se débarrasser de la quête vers le but. Contempler le chemin et arpenter la voie. La voie qui se tait. » Car c’est par les questions que tout commence, c’est par les questions que la pensée se met en action et que le récit peut enfin se construire.

Initial_A est un livre hors du commun, unique en son genre, certes par l’acte créatif de l’auteur lors duquel il a poussé le langage poétique pour concevoir les images, mais au-delà, par son scénario et par la façon dont il explore la frontière. Le lecteur est alors lui aussi happé par le trou noir, ramené à des questions fondamentales, au sens de ses actes, et à ses responsabilités.
Dans l’avant-propos, Thierry Murat s’interroge sur l’hybridation, sur le bien-fondé de ce livre, sur ce qui est humain et ce qui ne l’est pas. Il cite en réponse Miguel Benasayag : « ce qui est humain, c’est l’énergie, le désir et la liberté qui t’ont poussé à raconter cette histoire ainsi, jusqu’au bout… » Tout livre vit grâce à ses lecteurs : leur regard « (…) va donner sens à tout cela. Voilà ce qui est humain. Tout le reste n’est que poussière d’algorithmes. » inital_A est un livre qui décale le regard, qui questionne. N’est-ce pas là ce que nous attendons de l’art ?

Par L.B.

initial_A., Log Out, 2023

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